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Ismaël Saidi : Histoires de flic

16 décembre 2007 - 21h29 - Culture

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Un téléfilm à succès, des courts-métrages reconnus, et bientôt un long pour le cinéma… En quelques années, la cote du scénariste et réalisateur Belgo-marocain, Ismaël Saidi, a tellement grimpé qu’il a dû interrompre sa carrière… de policier. Petits yeux fatigués mais souriants, barbe de trois jours sur une mine débonnaire… ce samedi matin, dans un bureau casablancais, Ismaël Saidi caste les derniers petits rôles pour son premier long-métrage, Ahmed Gassiaux, l’adaptation épique des mémoires d’un vieux Marocain. Savent-ils monter à cheval ? Dans quels films ont-ils déjà joué ? “Je débarque un peu”, s’excuse le jeune réalisateur, soucieux de ne pas froisser les susceptibilités.

C’est vrai qu’il n’est pas d’ici. S’il s’est récemment fait un nom à travers Rhimou, petite perle de téléfilm qui a livré à 2M dix millions de téléspectateurs au ramadan 2006, Ismaël Saidi a passé toute sa vie en Belgique, où il est né en 1976, six ans après que ses parents eurent quitté Tanger. “Par chance, il ne s’est pas tapé les mines”, raconte Ismaël sur son père qui, après des premiers boulots dans la restauration, monte sa société de taxis. Ismaël, lui, échappe à la ghettoïsation. “Il n’y a pas de réelles banlieues à Bruxelles”, souffle le môme élevé à Schaerbeek, une commune-quartier de la capitale belge, “moitié Barbès en moins glauque, moitié huppée”.

L’agent du beur

Parfois, il faut lui faire répéter ses paroles, tellement son bagout file à toute vitesse. “J’écris aussi vite que je parle”, prévient le scénariste dont la cote a grimpé en flèche en quelques années. C’est tout aussi rapidement qu’il essaie d’esquiver la question sur son “vrai” métier : policier. Mais maintenant qu’on le sait, on l’imagine plutôt bien en jeune flic beur, tchatcheur et sympa, pro mais proche des gens.

C’est peut-être aussi pour ça qu’il ne s’est pas “fait recaler comme un plouc” à l’examen de l’école de police. Il a 19 ans. Bac en poche et une année de journalisme à l’Université libre de Bruxelles (ULB) plus tard, Ismaël tente d’entrer dans la police “comme si c’était à la Poste, sans réaliser que, cette année, ils ouvraient les portes aux gens issus de l’immigration”, se souvient-il.

La formation dure moins d’un an. Pas assez pour apprendre le contact avec les gens, les codes sociaux. “Par exemple, tu ne rentres pas chez une famille marocaine avec une brigade canine”, illustre l’ancien patrouilleur, qui prend goût au côté “social” du métier, même si, en tant que rare fils d’immigrés de l’équipe, “tu deviens très vite un outil”. Trois ans plus tard, le jeune patrouilleur décide de reprendre ses études, arrêtées un peu tôt à son avis : “graduat” de relations publiques à l’ULB, puis licence en Sciences du travail à l’Université catholique de Louvain. “Je suis passé des francs-maçons aux cathos”, s’amuse Ismaël. Tout en restant chez les poulets, en service nocturne, pour suivre ses cours le jour et s’occuper de son premier enfant (il a rencontré son épouse au sein de la police). Un rythme d’enfer, dont l’homme semble bien s’accommoder : “C’est pendant la licence que j’ai écrit mon premier scénario, pour Mourad Boucif”. Après Au-delà de Gibraltar, le réalisateur maroco-belge lui demande d’écrire son prochain long-métrage sur les goumiers marocains. L’expérience tourne court (“pour divergence d’opinions”), mais le flic est bel et bien lancé sur la piste du cinéma. D’autant que des histoires, il en a à revendre. Et autant les mettre en images lui-même, aménageant horaires et congés avec l’aide de collègues compréhensifs. “La plupart des flics ont une passion, que ce soit le karaté ou la peinture. Il faut bien cela pour tenir le coup !”.

De l’écriture à la réalisation

Ismaël Saidi se lance dans une série de sept courts-métrages de sept minutes autour des préjugés, promenant sa caméra dans les quartiers de Bruxelles comme s’il y patrouillait. Le premier, intitulé Les Uns contre les autres, contant le difficile dialogue professeur-élève, est projeté dans des écoles. Dans Marie Madeleine, un homme tombe amoureux sans le savoir d’une prostituée, Beaucoup de bruit, avec le comédien Sam Touzani, parle de contraception “dans une famille marocaine pour qui la capote est l’instrument du diable”, alors que le court Absurde pointe le racisme entre minorités ethniques. Des petits films à petit budget (25.000 euros chacun), qu’Ismaël Saidi, chanceux ou débrouillard, se fait financer par la Région Bruxelles Capitale, la Commune de Schaerbeek ou la communauté française de Belgique, mais aussi par des sponsors comme le thé Bourza ou la marque de préservatifs Durex. La plupart passent sur la RTBF, TV5 et dans des festivals. “J’avais le feeling et j’ai su m’entourer de bons techniciens”, explique-t-il nonchalamment sa reconversion. Celle-ci est confirmée par Loin des yeux, un court-métrage anti-cliché sur l’émigration qui s’offre un large écho au Maroc, via le premier rôle campé par Rachid El Ouali. “J’ai tapé ‘acteur marocain’ sur Google et c’est lui qui est sorti”, blague Ismaël Saidi qui, en réalité, ne connaissait pas l’acteur avant de lui écrire son court-métrage, Le Défunt.

2M découvre et achète les droits d’Absurde et de Loin des yeux. Au sein de l’unité Fiction de la deuxième chaîne, on flaire le talent scénaristique dont l’audiovisuel marocain manque cruellement. Najib Refaïf commande à notre homme l’écriture d’un téléfilm comique, le futur Rhimou, l’histoire d’une jeune fille qui hérite de la fortune d’un riche père belge inconnu. Pour Ismaël Saidi, l’histoire est tout écrite. Et c’est également lui qui réalise le téléfilm. “On n’est jamais mieux servi que par soi-même”, justifie-t-il, après l’expérience inaboutie avec Mourad Boucif et la déception que fut la co-écriture du scénario d’Ici et là, de Mohamed Ismaïl. Dans la version finale du script, remanié par le réalisateur sans en aviser le co-scénariste, ce dernier ne reconnaît plus son travail : “Une fille émancipée était devenue une prostituée, le jeune homme un braqueur qui a fait de la taule. Quand le film est sorti, j’ai été pris à partie”, assure-t-il, avant d’ajouter : “Le réalisateur Ismaël Saidi, c’est le scénariste qui veut garder la main sur son texte. Mais je trouve grisant de voir dans le moniteur des personnages que j’ai créés”.

Conteur compulsif

Sur son métier de policier, l’homme est bien peu loquace, “sinon, la presse finit par en parler plus que de mes films !”, argumente-t-il. Au point de l’oublier lui-même. “Parfois, quand je rentre en voiture après le boulot, et que je vois la police dans mon rétro, il m’arrive de me dire : ‘Merde, les flics’ !”, confiait-il, avec humour, au site Wafin.be, dédié à la communauté marocaine en Belgique et pour lequel il signe des chroniques. Plutôt que scénariste, Ismaël Saidi se qualifie de “conteur d’histoires”. Et des histoires, il en a plein les tiroirs, imaginées “un peu partout”, dans l’avion, au café, à un feu rouge, entre deux prises, ou en langeant son petit dernier. “Je commence toujours par un personnage, et après je brode autour, en prenant soin de bétonner les seconds rôles, explique-t-il. C’est plus tard, en réalisant, que j’ai appris à écrire vraiment pour le cinéma. Mais je fais passer mes scénarios par des script-doctors. Ils me sacquent, je retravaille”.

Après les courts civiques, Ismaël Saidi ose le romanesque. Comme La Reine des sables, “l’histoire d’un amour impossible entre un berger marocain et la promise au caïd du village, qui conduit le prétendant à être enlevé et torturé, avant d’être recueilli par un juif marseillais”. Initialement prévue en 2004, cette future saga télévisuelle en quatre parties a été mise en “stand by” au profit de Rhimou. Pendant le tournage du téléfilm, Saidi a d’ailleurs trouvé le temps d’écrire Ahmed Gassiaux (voir encadré), dont il décalera le tournage jusqu’à cet hiver, à cause d’un emploi du temps chargé. Et pour cause : 2M lui avait commandé une série de 30 épisodes de 45 minutes de Rhimou (actuellement diffusés chaque lundi à 22 heures). Un travail qui durera un an, à raison d’un épisode par semaine, et pour lequel le policier, qui jusque-là jonglait avec le temps, a finalement dû raccrocher son insigne pour s’installer à Casablanca. “C’est crevant. Si c’était à refaire, je ne suis pas sûr de dire oui. Je suis quand même un homme marié et j’ai des gosses”, rappelle-t-il, relatant des différends avec certains acteurs, Mouna Fettou en tête.

À l’origine, le rôle était taillé pour Hanane Fadili, dans une version plus comique. Mais la production en a voulu autrement. “Je ne m’en suis pas mêlé”, souligne Ismaël Saidi, qui a dû retravailler quelque peu le personnage de Mouna Fettou, avec qui les tournages se sont déroulés dans un mutisme tendu. “Je me suis fait éreinter par la presse arabophone, avec un abonnement spécial à Assabah, rit jaune Ismaël Saidi. On m’a traité de flic pourri, qui jouait à la Playstation au lieu de regarder dans le moniteur. Au moins, ça m’aura obligé à perfectionner mon arabe”.

Enfant de la télé

Qu’importe. Pour décompresser, Ismaël noircit cent dix pages en neuf jours sur un thème qui le touche, le sida. Ainsi naît le scénario d’Ivoire, énième projet de long-métrage. Un road-movie entre le Maroc et le Gabon, dans lequel une Marocaine cherche à réaliser le rêve de son fils mourant, en l’emmenant à la recherche d’un cimetière d’éléphants, accompagnés par un vieux chasseur retraité à Marrakech (rôle écrit pour Richard Bohringer). “Le film est d’ores et déjà coproduit par le Gabon pour la télé”, se félicite Ismaël Saidi. Des fonds onusiens sont aussi attendus. Malgré le choc culturel et l’éloignement durant cette année d’immersion casablancaise, l’homme ne semble pas avoir perdu l’inspiration. “J’avais donné des noms aux murs de mon appart, s’amuse-t-il, comme les gargouilles dans Notre Dame de Paris”. Victor Hugo compte justement parmi ses mentors littéraires, derrière Alexandre Dumas, dont le policier scénariste est “adepte à crever”. “Avec Molière, c’est lui qui m’a appris à mettre les seconds rôles au premier plan”, explique Saidi, qui avoue ne pas lire de littérature contemporaine… hormis Harry Potter, pour ses fils. Ses références cinématographiques ? Rain Man ou Forest Gump. “Mon père avait peur qu’on tourne mal dans le quartier. Je ne jouais pas au foot, et je n’aimais pas les sorties. Mais chaque semaine, il me déposait avec son taxi devant le cinéma, avec 20 francs belges en poche”, se souvient Ismaël, qui reconnaît être surtout “un enfant de la télé”, nourri au Club Dorothée et à Prison Break. Et d’avouer très sérieusement que l’œuvre qui l’a le plus inspiré, c’est Juliette je t’aime, un manga fleur bleue, dont l’héroïne nunuche est entourée de personnages très colorés. Finalement, il n’est pas si méchant, le flic.

Long-métrage : Mémoires d’outre-tombe

“Pages d’histoire marocaine vécues à travers le déracinement et le périple d’un enfant rescapé de la guerre de Taza”. C’est sous ce titre abrupt qu’Ismaël Saidi a déniché la trame d’Ahmed Gassiaux, son premier long-métrage de cinéma. Le scénario raconte la quête identitaire d’un jeune villageois, recueilli par un lieutenant français après le massacre de sa tribu, mais qui finira par rejoindre la lutte pour l’indépendance. Un film épique en costumes, avec Assâad Bouab et Richard Bohringer dans les premiers rôles, qui devrait coûter quelque 20 millions de dirhams et dont le tournage commencera début janvier. Ahmed Guessous, auteur des mémoires dont est inspiré le scénario du film, n’est autre que le beau-père de sa productrice, Habiba Belkacem (Bigshot). “Un jour, sur le tournage de Rhimou, le fils de Habiba m’a demandé pourquoi je ne faisais pas un film sur son grand-père”, se souvient Ismaël Saidi. “C’était la première histoire que je lisais sur la période du protectorat où il n’y a pas de haine”, ajoute le réalisateur, qui aura tout de même dû romancer (après avoir rencontré Ahmed Guessous) cette autobiographie, à mi-chemin entre répertoire chronologique et thèse scientifique.

TelQuel - Cerise Maréchaud

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