Le coût des délocalisations et « la France qui souffre »

- 19h58 - France - Ecrit par : Bladi.net

Il ne fait pas bon délocaliser en période électorale. Dim, Arena, Aubade, Well... même combat ? On croyait le débat franco-français sur les délocalisations dédramatisé, voire digéré. Il s’invite à nouveau au coeur de la campagne. Il n’y a pas que le désarroi des 180 couturières d’Aubade ou des 300 salariés de Well qui frappe les esprits.

Toute opération de sous-traitance, souvent improprement baptisée « délocalisation », devient a priori « suspecte ». Qu’importe si les PME italiennes et allemandes y ont déjà largement recours depuis dix ans. Dans un bel élan commun, les tenants de l’« ordre juste », Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy en tête, tancent les « patrons voyous » et montrent les dents. Encore faudrait-il s’entendre sur l’impact réel des délocalisations, leur coût véritable et leur logique à long terme, en évitant de se voiler la face ou de céder aux tentations démagogiques.

« Ce n’est pas la même chose de licencier quand on est pris à la gorge, et qu’on ne peut pas faire autrement, et de délocaliser pour faire monter le CAC 40 », estime Nicolas Sarkozy. Tout en qualifiant le phénomène des délocalisations de « non anodin », il se prononce en faveur de la « conditionnalité » des subventions et des aides en fonction de la politique d’emploi des entreprises.

La candidate du PS ne dit pas tellement autre chose en brandissant la menace d’une taxation des entreprises qui délocalisent ou d’une obligation de remboursement des aides publiques à l’encontre des employeurs indélicats. Parce que le fabricant de maillots de bain Arena est encore légèrement bénéficiaire, le conseiller régional d’Aquitaine, Philippe Buisson (PS), juge particulièrement « immorale » la fermeture de son site de Libourne (169 emplois), en Gironde.

Il y aurait donc des délocalisations plus légitimes que d’autres. Nul ne saurait bannir le phénomène en soi, mais on nous dresse désormais une typologie de l’opprobre. En fonction de la taille de l’entreprise, de l’état de dégradation de son bilan, de son bassin d’emploi ou de la nature de son actionnaire. Au risque d’esquisser une ligne de démarcation improbable entre les délocalisations « politiquement correctes », opérées par de grands groupes tels Michelin ou AXA, - qui a récemment annoncé le transfert d’une partie de ses centres d’appels (1.500 postes) au Maroc d’ici à 2012 -, et celles, forcément plus « suspectes », des PME du textile, a fortiori si elles appartiennent à un groupe suisse ou un fonds d’investissement italien.

Certes, tous les économistes sont d’accord : les délocalisations restent un phénomène macroéconomique relativement « marginal » (5 % des emplois détruits au sein de l’Union à 15), y compris au regard des 2,5 millions de chômeurs ou des quelque 400.000 licenciements économiques annuels en France. Le bien-fondé de chaque délocalisation ne s’apprécie qu’au cas par cas. Mais, sauf à reconnaître que certaines sont plus « médiatiques » que d’autres, il n’y a jamais de délocalisation sans douleur. « C’est toujours un drame et les plans sociaux sont extrêmement coûteux. Ce ne peut donc pas être un effet de mode », confie un investisseur.

A bien des égards, la délocalisation de Well est exemplaire. Rachetée par Natexis Industries (Banque Populaire) à Courtaulds Textiles en 2001, après absorption du groupe anglais par Sara Lee, l’entreprise en est à son troisième plan social en huit ans. Ses effectifs sont passés de 1.200 à 480 salariés. Aujourd’hui, il s’agit du « plan de la dernière chance ». Pour le PDG de Well, Eric Pinot, « la question est celle de la survie de l’entreprise ». En d’autres termes, la délocalisation de Well serait la plus « justifiée » parce que la plus urgente, car ses pertes opérationnelles atteignent déjà 5 % du chiffre d’affaires en 2006, et bientôt 10 % en 2007. En clair, Well est « pris à la gorge ». Une différence notable avec Aubade ou Arena, qui sont encore légèrement bénéficiaires et justifient le transfert de leur production en Tunisie ou en Chine seulement par l’érosion de leurs ventes.

Pour l’économiste Olivier Pastré, qui s’élève contre le transfert de la production de Well en Asie et en Toscane au nom de la sauvegarde d’un territoire local, « le coût social des délocalisations est très différent selon le bassin d’emploi ». Au Vigan, dans les Cévennes, où le taux de chômage est de 17%, la délocalisation de la production de Well deviendrait du même coup socialement inacceptable, même à raison d’une « généreuse » indemnisation des salariés à hauteur de deux ans de salaire (contre de quatre à huit mois pour les salariés d’Aubade). Du même coup, la délocalisation la plus économiquement justifiée deviendrait la moins socialement acceptable. Mais, pour l’actionnaire, la pauvreté du bassin industriel n’est en rien le fait de Well. Et lorsqu’une entreprise a perdu toute crédibilité auprès de ses principaux donneurs d’ordre, on est doublement légitimé à prendre une décision qui est la seule de nature à la sauver.

Face à la menace de délocalisations « sauvages » ou « à la hussarde », « il faut effrayer les capitalistes », estime Ségolène Royal. Il n’est pas dit que cela rassure les salariés à long terme. Montrer du doigt les PME qui délocaliseraient par « dogmatisme financier » ou par soif des profits revient à entonner l’air du « protectionnisme électoral » qu’ont récemment dénoncé les économistes Patrick Artus, Elie Cohen et Jean Pisani-Ferry. Dans les Cévennes, en Poitou-Charentes ou en Gironde comme ailleurs, la vraie question n’est pas seulement de limiter la casse. Il faudra aussi que les élus locaux et les partenaires sociaux se donnent les moyens d’anticiper, à temps, les mutations industrielles. C’est le prix à payer pour réconcilier « la France qui souffre » avec ses entreprises.

Les Echos – Pierre de Gasquet

  • Axa : La délocalisations rejetée par le CCE

    Le Comité central d'entreprise du groupe d'assurances Axa France a émis un « avis défavorable » au volet social du projet de la direction « Ambition 2012 » qui prévoit la délocalisation de 1.500 emplois au Maroc sans licenciement, a-t-on appris mercredi de sources concordantes.

  • Maroc/France : Les dossiers qui fâchent

    Plusieurs dossiers risquent de créer des turbulences dans les relations entre Nicolas Sarkozy et le Pouvoir Marocain. Les priorités nationales du candidat à la présidentielle française ne sont pas en harmonie avec la notion de « co-développement » chère à Rabat.

  • De la chasse gardée au chasser ensemble

    Médiatiquement, les Français immigrés au Maroc n'existent pas. Pourtant, ils sont nombreux à avoir franchi le détroit à la recherche d'un emploi au Maroc, qu'ils trouvent souvent assez facilement. Au Maroc, on a tendance à valoriser un Français plus qu'un Marocain sur le marché du travail. Pourquoi tout cela ? Tout simplement parce que le Français d'aujourd'hui descendant des colons d'hier continue à bénéficier d'un avantage comparatif d'un autre genre. Leurs aïeux ont installé un cheval de troie dans l'esprit des décideurs publics ou privés marocains.

  • Avec Ségolène, ce n'est pas gagné pour le Maroc

    Ségolène Royal désignée comme candidate socialiste aux présidentielles de 2007, le Maroc doit tisser des liens avec elle et son entourage le plus proche. Pour ne pas se retrouver, si elle venait à être élue, dans la même situation qu'en 1981, lorsque François Mitterrand entrait à l'Elysée. Cette tâche s'annonce difficile car Ségolène Royal n'entretient pas de relations avec le Maroc. De plus, elle n'a pas toujours été tendre avec le régime.

  • Le Sarkoland à la mode chérifienne

    Candidat de la « rupture tranquille », Nicolas Sarkozy fait tout pour se démarquer de Jacques Chirac. Les deux hommes ont pourtant un point en commun : ils aiment le Maroc où le ministre français de l'Intérieur passe, lui aussi, du temps et possède ses réseaux…

  • Des entreprises marocaines à la 6ème Convention France-Maghreb

    Des centaines d'entreprises maghrébines notamment marocaines ont confirmé leur participation aux travaux de la 6ème édition de la Convention France-Maghreb 2007 prévue le 2 février prochain à Paris.

  • Rachida Dati, une Marocaine Place Beauvau

    Rachida Dati vient d'intégrer le Who's Who in France 2007. L'ouvrage intègre chaque année les personnalités les plus en vue dans l'actualité. Rachida Dati a misé sur le bon cheval : Sarkozy est donné favori à l'élection présidentielle française...

  • C'est décidé, Axa délocalise au Maroc !

    Le Groupe d'assurance Axa France veut mettre en oeuvre son projet de délocalisation au Maroc dès début 2007.

  • Droit au logement : Sarko veut exclure les étrangers réguliers

    Le président de l'UMP a choisi, jeudi 11 janvier, à l'occasion d'une conférence de presse bilan sur son action au ministère de l'intérieur, d'ouvrir un débat sur les droits des étrangers en situation régulière. A l'occasion de la prochaine discussion du projet de loi sur le droit au logement opposable, Nicolas Sarkozy a estimé que s'"il va de soi que les sans-papiers ne doivent pas y avoir accès", il a ajouté : "Je ne souhaite pas non plus que tous les étrangers en situation régulière y aient droit."

  • Casashore, un projet stratégique du développement au Maroc

    Casashore, un chantier de 50 hectares, à cinq kilomètres du centre de Casablanca, est l'un des projets stratégiques du développement au Maroc, écrit Le Monde. Ce centre d'affaires livrera, d'ici à la fin 2007, quelque 40.000 mètres carrés de bureaux aux entreprises étrangères.