Les "émirs de sang" font leur entrée sur la scène marocaine

- 22h27 - Maroc - Ecrit par :

Le récent démantèlement d’un réseau d’une trentaine d’islamistes, accusés de crimes d’inspiration religieuse, alimente depuis une semaine le débat politique et médiatique au Maroc, un pays jusque-là épargné par la violence intégriste.

Baptisés les "émirs du sang" par la presse marocaine, les suspects sont impliqués dans une série de crimes, dont au moins sept meurtres commis entre octobre 1998 et février 2002. Ils appartiennent, selon les autorités, à deux groupes, "Salafia al Jihadya" (le combat salafiste) et "Takfir wal Hijra" (excommunication et exode), dont les milices urbaines pratiquent la menace ou le meurtre contre les "mauvais musulmans" et le "retranchement" social, scolaire et administratif d’une société jugée "impie". Ces deux organisations clandestines s’inspirent des travaux du fondamentaliste égyptien Moustapha Choukri.

C’est l’interpellation mouvementée, le 7 août, dans une banlieue populaire de Casablanca (100km au sud de Rabat), d’un groupe de neuf islamistes, dont leur guide spirituel Mohamed Damir, 30 ans, qui a brutalement orienté les projecteurs sur les réseaux islamistes radicaux du royaume.

Présenté comme un adepte d’Oussama ben Laden, Mohamed Damir, grièvement blessé lors de son arrestation, était assisté d’un jeune "émir" de 24 ans, Youssef Fikri, dont les méthodes, à l’instar des Groupes islamiques armés algériens (GIA), mêlent droit commun (racket, vol) et "djihad" (guerre sainte).

L’irruption des "émirs de sang" dans le débat public intervient en outre après le démantèlement en mai et juin d’une cellule active d’Al-Qaïda composée de trois Saoudiens et de sept complices marocains, qui, selon la justice marocaine, "projetait des attentats-suicides contre des navires américains et britanniques" opérant dans le détroit de Gibraltar mais "également des attentats au Maroc".

Révélée dans un pays où la "tolérance religieuse" est érigée en dogme étatique et où le roi est constitutionnellement l’autorité religieuse suprême en sa qualité d’"Amir al Moumimine" (commandeur des croyants), l’apparition d’un fanatisme criminel a suscité la réaction de plusieurs partis et associations. L’Union socialiste des forces populaires (USFP du Premier ministre Abderrahamane Youssoufi), le Parti du progrès et du socialisme (PPS ex-communiste) et le Comité de défense des droits humains (CCDH) ont condamné sans appel cette dérive criminelle.

Depuis le 7 août, la presse partisane et indépendante multiplie les commentaires alarmistes alors que se profilent, le 27 septembre, les premières élections législatives depuis l’accession au trône du roi Mohammed VI en juillet 1999. Avec la transparence des opérations de vote, le score des islamistes est l’une des grandes inconnues du scrutin.

Tandis que les islamistes "modérés" du Parti de la justice et du développement (PJD), qui comptent 14 députés dans l’actuel Parlement, et de la puissante association Al Adl Wal Ihssane (justice et bienfaisance) ne cessent de dénoncer "la francophonisation, la mixité, la dépravation et la laïcisation rampantes" du Maroc, de nombreux médias s’inquiètent au contraire des "concessions" faite par le gouvernement au courant islamiste.

Le ministre des Affaires islamiques Abdelkebir M’daghri Alaoui, qui a récemment publiquement affirmé qu’il serait "très heureux si les islamistes remportaient les élections", fait l’objet de vives critiques des partis de gauche, dont l’USFP, qui estime que ce ministre s’est fait "le porte-parole de l’obscurantisme".

Dans l’entourage direct du roi, on tend à relativiser la portée de ces crimes en rappelant que "le Maroc n’est pas l’Algérie" même si, de l’aveu du ministre de l’Intérieur, Driss Jettou, le nombre "des guerriers de l’Islam" ne "dépasse pas un millier" et qu’environ "50% des mosquées" échappent au contrôle du ministère des Affaires islamiques.

"Dans certains quartiers de Casablanca, de Fès, les femmes sont obligées de se voiler sous peine d’agression verbale ou même physique et dans certaines administrations les hommes qui ne veulent pas participer à la prière collective sont mis en quarantaine", déplore mercredi "L’Economiste", qui dénonce "un terrorisme social rampant".

Criant de son côté au complot électoral, le quotidien islamiste "At-Tajdid" estime que "les mensonges médiatiques redoublent pour créer un climat hostile au mouvement islamiste modéré (...) Il y a en fait deux sortes ’d’émirs de sang’ : les malades mentaux et les comploteurs, colonnes des services secrets sionistes et du despotisme américain visant à faire exploser l’Islam."

AP

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