M6 à la télécommande...

- 16h25 - Maroc - Ecrit par :

Vingt heures trente. Un jingle démodé annonce le début du journal télévisé de la TVM, la première chaîne du royaume. Un présentateur, l’aspect digne et compassé, apparaît à l’écran. D’une voix monocorde, dans un arabe châtié, il lit les nouvelles. Celles-ci commencent invariablement par les activités (accueil de diplomates, inaugurations, etc.) de Mohammed VI, suivies par l’actualité gouvernementale, immuablement hiérarchisée selon l’importance des portefeuilles.

Autocensure, émissions où la langue de bois a force de loi, séries vieillottes, feuilletons égyptiens, films datant de Mathusalem : les images figées de médias momifiés ont longtemps accompagné les Marocains.

Depuis soixante-dix-huit ans, en effet, le paysage audiovisuel national est placé sous le monopole de l’État. Il comprend aujourd’hui quatre radios et deux chaînes de télévision. Côté radio, il y a la RTM, officielle et historique, la RTM Chaîne Inter, insipide jumelle francophone de la première, Médi 1, une station franco-marocaine bilingue née à Tanger, en 1980, fruit de la coopération entre Hassan II et son « copain » le président français Valéry Giscard d’Estaing. Enfin, la petite dernière, Radio 2M, fondée sur une excellente programmation musicale, a été créée à l’initiative de Nour Eddine Sail, mythique et décrié patron de la deuxième chaîne de télévision marocaine, 2M. 

Chaîne privée casablancaise à l’origine, majoritairement possédée par l’ONA (le premier groupe du pays), 2M a été rachetée par l’État en 1996 après une retentissante faillite. Depuis, dirigée avec poigne, elle s’est bien rattrapée et affiche désormais des résultats satisfaisants. Il y a aussi, bien entendu, la très officielle TVM, basée à Rabat et curieusement chapeautée jusqu’à récemment par le wali (gouverneur) - c’était son titre - Mohamed Tricha, qui dépendait du ministère de l’Intérieur... Efficace outil de propagande durant l’ère Hassan II, orpheline depuis, elle a été largement supplantée dans ce rôle par 2M, plus dynamique, plus apte à véhiculer une image moderne du règne de Mohammed VI.

Et voici que le roi décide de libéraliser le secteur audiovisuel en l’ouvrant à de nouvelles chaînes de télévision et de radio privées. En effet, le 29 août 2002, lors d’une séance de travail avec son précédent gouvernement, dirigé par Abderrahmane Youssoufi, Mohammed VI annonce la création d’une future instance supérieure de l’audiovisuel qui se chargera de réguler et d’organiser le secteur, et d’examiner les cahiers des charges des projets de radios et de télévisions privées pour décider de l’octroi des autorisations d’émettre. Deux jours plus tard, le 31 août, un dahir (décret royal ayant force de loi) annonce la fin du monopole de l’État sur le secteur audiovisuel : nous sommes à cinq jours de la fin du gouvernement Youssoufi. Le Maroc se prépare aux élections législatives, le Parlement est en vacances et les ministres sortants se contentent d’assurer l’intérim en expédiant les affaires courantes.

Un seul, pourtant, continue de travailler : Mohamed Achaari, alors ministre de la Culture et de la Communication. Chargé du dossier, il use de sa prérogative constitutionnelle pour émettre, le 10 septembre, en dépit de la fermeture du Parlement, un décret-loi annonçant la création du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA, amusante homonymie avec son pendant français) et de la Direction générale de la communication audiovisuelle (DGCA), une administration classique qui constituera la plate-forme technique du Conseil et dont le président sera désigné par Mohammed VI. La première instance, quant à elle, sera composée de neuf membres : cinq, dont le président, seront nommés par le roi, les quatre autres par le Parlement et la Chambre des conseillers. Un timing pour le moins étrange, typique de la personnalité de Mohammed VI : en douceur, dans la discrétion et le plus rapidement possible.

Le projet de libéralisation de l’audiovisuel marocain n’est pourtant pas si récent : Hassan II, devant le franc succès remporté par les « paraboles », avait déclaré à plusieurs reprises qu’il était, à ce propos, « libéral ». Selon Larbi Messari, ancien ministre de la Communication, le monarque avait évoqué, en 1993, à l’occasion de la remise par des membres du parti de l’Istiqlal d’un mémorandum sur la réforme audiovisuelle, la création d’une future « Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication ».

Dix ans plus tard, Mohammed VI ressort le projet des oubliettes et entreprend de faire progressivement tomber le monopole étatique. Première étape : la création du CSA et du cadre juridique qui réglementera le fonctionnement du secteur. Mais l’État prendra tout son temps... Le dahir royal et le décret-loi l’ont bien prévu : le CSA dispose d’un délai de cinq ans pour se doter des instruments nécessaires à la réglementation du paysage médiatique national.

Le temps presse, certes, mais le calendrier politique a ses contraintes... Il faudra attendre l’issue des élections législatives du 27 septembre et la nomination, un mois plus tard, de Driss Jettou à la primature pour que le nouveau Parlement examine le projet de loi relatif à la libéralisation des ondes. Adopté début février par la Chambre des conseillers par 26 voix contre 5, il sera ensuite voté à l’unanimité par la Chambre des représentants. Un projet de loi d’ores et déjà qualifié par la presse nationale de « coquille vide » : le texte tant attendu annonce la fin du monopole de l’État sur le secteur audiovisuel, la création d’une instance de régulation et la prochaine promulgation d’un texte qui réglementera l’octroi des licences d’exploitation. Autrement dit, tout reste à faire.

Tout reste à faire aussi pour mettre à niveau le paysage médiatique actuel en prévision de son ouverture à la concurrence : pour la plupart poussiéreux et obsolètes, les médias audiovisuels nationaux ont du pain sur la planche. Nour Eddine Sail, patron de 2M, travaille d’arrache-pied depuis sa nomination, en 2000, par Mohammed VI pour remettre sur pied sa structure : lancement d’un portail Internet, création d’une radio, informatisation...

Le passage de l’analogique au numérique a également été au centre des tâches accomplies par Fayçal Laaraïchi, directeur de la TVM, autre technicien nommé par le roi et qui a réussi la transition, malgré les difficultés (pesanteurs, incompétence) liées à ses effectifs pléthoriques. La première chaîne marocaine compte en effet 2 200 personnes : c’est une immense administration dont les salariés, agents de l’État, sont inamovibles. « Il faudra recaser ces fonctionnaires ailleurs, prévoir un plan de retraites anticipées pour que la chaîne devienne viable économiquement », déclare Nabil Benabdellah, actuel ministre de la Communication. Du pain sur la planche en perspective pour Fayçal Laaraïchi, qui s’est enfin débarrassé de Mohamed Tricha, le roi ayant nommé celui-ci, le 11 décembre dernier, wali de la région de Lagouira, aux confins du Sahara...

Ces décisions augurent-elles d’une plus grande liberté de ton dans les médias actuels et à venir ? Le roi l’a garanti : « La mise à niveau de ce secteur permettra à celui-ci de jouer pleinement son rôle dans l’édification d’un projet de société démocratique et moderniste », déclarait-il en août dernier. « Nous n’avons pas le choix, renchérit Nabil Benabdellah. Il faudra forcément se positionner dans un créneau d’information de qualité, pluraliste et autonome. Les médias ont un rôle important d’accompagnement de ce projet démocratique. »

En attendant la mise en oeuvre de ce projet, pas moins de 5 chaînes de télévision et 45 radios attendent leur autorisation. La presse nationale se perd en conjectures et fait état de radios de divertissement, de musique, d’informations locales et utiles. Nabil Benabdellah, lui, parle d’une chaîne de télévision régionale basée à Marrakech, à vocation touristique, ainsi que d’une radio en berbère (une première au Maroc). À l’origine de ce projet, selon des sources concordantes, Aziz Akhennouch, homme d’affaires, patron du holding Akwa et réputé proche du Palais. On parle aussi avec insistance d’une future chaîne info, Médisat, qui sera basée à Tanger et dont le principal bailleur de fonds n’est autre que le banquier Othman Benjelloun, lui aussi proche du Palais. Pas de risque de dérapages.

Ainsi, la prudence est toujours de mise, et rien, pour l’instant, ne laisse présager des audaces éditoriales. Méfiant et rétif, le patron d’un média, à l’énoncé du terme « liberté d’expression », se cabre et invoque... un « devoir de réserve ». À n’en pas douter, tout reste à faire. Tout est encore et toujours entre les mains du roi.

Mouna Lahrech, correspondante à Casablanca pour lintelligent.com

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