M6 et le « parti du roi »

- 00h22 - Maroc - Ecrit par : L.A

Hassan II a régné pendant trente-huit ans (1961-1999), Mohammed VI est en train d’accomplir sa neuvième année sur le trône, mais jamais règnes n’ont paru aussi dissemblables. Surtout en ce qui concerne leurs relations avec les partis issus du « Mouvement national », qui s’est forgé au temps de la lutte contre le protectorat. Le premier, qui préférait avec Machiavel être plutôt craint qu’aimé, s’est attelé à l’édification d’un État moderne sans l’Istiqlal et sans l’UNFP (Union nationale des forces populaires, devenue Union socialiste des forces populaires, USFP, à partir de 1975), sinon contre eux. Le second est assurément le roi bien-aimé, et les mêmes partis se bousculent pour le servir.

À y regarder de plus près, on constate, d’un règne à l’autre, et précisément au regard du Mouvement national, une continuité remarquable et éminemment instructive. À croire que rien n’a changé depuis l’indépendance (1956). La vie politique tourne toujours autour des deux pôles : monarchie (ou Makhzen) et Mouvement national. On l’a bien vu lors de la formation du gouvernement Abbas El-Fassi au lendemain des élections du 7 septembre. Ses membres appartiennent à deux catégories distinctes : d’un côté, les partis qui ont une autonomie historique (Istiqlal et USFP), de l’autre, les partis, tels que le RNI (Rassemblement national des indépendants), qui doivent leur existence à Hassan II, ou encore les SAP (sans appartenance politique), qui sont les plus nombreux (14 ministres) et qui n’affichent pas de couleur partisane pour mieux marquer leur allégeance exclusive au Palais.

Cette polarisation Makhzen/Mouvement national, aujourd’hui plus ou moins brouillée, était particulièrement nette dans les premiers gouvernements de l’indépendance et tout au long de l’ère Hassan II. Le cabinet Abdallah Ibrahim (1958-1960), confié à la gauche de l’Istiqlal, qui allait fonder l’UNFP et où siègent également les « hommes du roi », marque à la fois l’apogée de la collaboration conflictuelle entre le Palais et le Mouvement national et son épilogue. Quand Abdallah Ibrahim est évincé, c’est Mohammed V lui-même qui lui succède à la tête du gouvernement, secondé par le prince héritier, le futur Hassan II, considéré comme l’artisan du « coup de force ».

Après l’accession de Hassan II au trône (3 mars 1961), le Mouvement national, qui prétendait incarner la légitimité populaire en face de la légitimité monarchique, a été systématiquement éloigné du pouvoir réel. L’Istiqlal a été associé au gouvernement - son leader, M’hamed Boucetta, a été ministre de la Justice puis des Affaires étrangères -, mais le parti nationaliste a définitivement perdu son rôle prépondérant. Quant à l’USFP, en dehors de la désignation symbolique comme ministre d’État d’Abderrahim Bouabid destinée à illustrer l’union nationale dans l’affaire du Sahara, elle fut tenue à l’écart pendant un demi-siècle.

Le principal parti de la gauche a tablé sur l’adoption d’une Constitution et sur des élections transparentes pour reconquérir le pouvoir. Hassan II a répondu aux revendications démocratiques à sa manière sans rien céder de ses prérogatives. Lui qui avait lancé à son prof de maths, un certain Mehdi Ben Barka, « jamais je n’accepterai que la monarchie soit mise en équation », estimait que la monarchie absolue, considérée comme un passage obligé vers l’État moderne, fort et incontesté, devait précéder toute démocratisation des institutions. Un article de la première Constitution, adoptée en décembre 1962, interdit explicitement le parti unique. Il s’agit de combattre à la fois la propension à l’hégémonie de l’Istiqlal et un credo de la gauche à l’époque, tout en rappelant que les revendications démocratiques peuvent parfois dissimuler des idéologies tyranniques.

Hassan II n’a jamais abandonné le terrain de la démocratie au Mouvement national, quitte à recourir à des moyens peu orthodoxes. Comme l’Istiqlal et l’UNFP, puis l’USFP, sont des partis enracinés et disposent d’organisations solides et de militants aguerris, ils ont toutes les chances de l’emporter dans des élections régulières. Outre le Mouvement populaire (MP) de Mahjoubi Aherdane, qu’il encourage dès l’indépendance à s’implanter en pays berbère, le Palais suscite la création de plusieurs partis appelés à barrer la route du pouvoir à l’opposition. Ce furent tour à tour le FDIC (Front de défense des institutions constitutionnelles), mis sur pied en 1963 par Ahmed Reda Guédira, qui sera longtemps le plus proche collaborateur de Hassan II, le RNI du Premier ministre (et beau-frère du roi) Ahmed Osman en 1978, ou encore l’UC (Union constitutionnelle), que devait animer en 1983 un autre Premier ministre, Maati Bouabid. Fondés à la veille des élections, ces « partis du roi », ou « partis Cocotte-Minute », bénéficient du concours du ministère de l’Intérieur et gagnent à tous les coups. Ils ne parviennent pas, pour autant, à réduire l’influence des partis qui comptent. Au contraire, ces derniers vont représenter de plus en plus, d’une élection truquée à l’autre, l’espoir et le changement.

La vie politique continue ainsi à être organisée, structurée autour du couple Monarchie/Mouvement national comme elle le fut pendant des siècles autour du binôme Makhzen/Siba (dissidence). Mais selon la même tradition ancestrale, dans les moments difficiles, les deux adversaires-partenaires discutent pour trouver un terrain d’entente et sauver l’essentiel. Au lendemain des émeutes de mars 1965 à Casablanca, Hassan II reçoit Abderrahim Bouabid et lui offre de former le gouvernement. Le dirigeant de la gauche souhaite une révision préalable de la Constitution. Son ami Mehdi Ben Barka est moins prudent. De Genève, il préconise de « faire avec lui ce qu’on a fait avec son père ». Une réédition du gouvernement de coalition de 1958 réunissant les « hommes du roi » et les représentants de la gauche. L’enlèvement de Ben Barka en octobre 1965 empêchera la réalisation du compromis.

On retrouve le même scénario après le coup d’État manqué de Skhirat, en juillet 1971. Hassan II offre encore le gouvernement aux leaders du Mouvement national. Sachant la situation fragile (Oufkir est en train de préparer un autre coup et il passera à l’acte en août 1972), ces derniers se défaussent sur un « gouvernement de juniors » composé de quadras qui ont pour noms Ahmed Lahlimi, Fathallah Oualalou, Abdelaziz Alami, etc. Au cours des pourparlers, Abdallah Ibrahim lance au roi, qui ne l’oubliera pas : « Nous vous laissons trois ministères : Défense, Intérieur et PTT. » Il faudra attendre février 1998 pour voir enfin aboutir un projet de collaboration entre la monarchie et les partis qui comptent. En faisant appel à Abderrahmane Youssoufi, le chef de l’USFP, pour diriger le « gouvernement d’alternance », Hassan II, qui mourra le 23 juillet 1999, reconnaît qu’il est temps de faire justice aux revendications démocratiques. Avec l’intégration du Mouvement national à l’exercice du pouvoir, il laisse en héritage un royaume apaisé qui peut ouvrir les chantiers de développement et de modernisation longtemps différés.

Sous Mohammed VI, l’entente avec le Mouvement national apparaît plus que jamais comme un choix stratégique. Après les dernières élections, le roi n’a pas hésité à confier la formation du gouvernement au leader de l’Istiqlal et a fait le nécessaire pour maintenir la participation de l’USFP, qui avait pourtant dégringolé à la cinquième position. C’est la même polarisation de la vie politique, mais avec un renversement des valeurs et des potentialités. Hier, le Mouvement national et singulièrement la gauche étaient parés de toutes les vertus : confiance populaire, intégrité, compétence, imagination, dynamisme… Aujourd’hui, on les chercherait en vain chez ses leaders. Abbas El-Fassi et Mohamed Elyazghi sont visiblement en fin de parcours. Alors que les hommes et femmes de qualité, nombreux, qui siègent au gouvernement ont été repérés, sélectionnés, adoubés, et, au besoin, imposés par le Palais.

En même temps, chacun peut le constater, le roi n’a jamais été aussi populaire. De mémoire de Marocain, hormis l’épopée Mohammed V, c’est sans précédent. La dichotomie Makhzen/Siba s’est dissoute pour céder la place à un Makhzen moderne, tout-puissant parce qu’incontesté. Un autre phénomène révélé par les élections du 7 septembre : la désaffection à l’égard des partis et de la chose publique qu’illustre le taux de participation (37 %). Dans ces conditions, la tentation est forte d’intervenir pour combler les défaillances des partis et ne pas laisser le champ libre aux islamistes du PJD (Parti de la justice et du développement), arrivé en tête des suffrages exprimés en voix. C’est apparemment le sens de l’opération menée par Fouad Ali El-Himma. Après s’être fait élire haut la main, l’ancien ministre délégué à l’Intérieur a constitué un groupe parlementaire qui permet au gouvernement El-Fassi d’avoir la majorité et qui contrôle sa longévité par la même occasion. Il demeure très proche du roi, qui tient à le faire savoir par de multiples gestes. On le verrait volontiers fonder un nouveau parti, comme Ahmed Osman ou Maati Bouabid sous Hassan II. À deux exceptions près : c’est un Premier ministre potentiel (et non en exercice) qui créerait un parti et ce n’est pas pour contrebalancer des partis trop forts mais pour supplanter ceux devenus dangereusement trop faibles.

En principe, rien n’est joué. Selon toute vraisemblance, le Palais procède par essais et tâtonnements, et le pragmatisme reste de mise. La réaction des autres partis, en particulier de la gauche en pleine remise en cause, pèsera dans la balance. Question cruciale, en tout cas : la monarchie incontestée, « sacrée », parce qu’elle se tient au-dessus de la mêlée, ne risque-t-elle pas de déroger en descendant dans l’arène politique ? Et puis, si le parti de l’« ami du roi » voit le jour, il comptera sans doute d’innombrables recrues, mais dans ces cohortes d’inévitables clients et courtisans, combien de ces militants désintéressés qui font les partis qui comptent ?

Jeune Afrique

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