Rachid Boukrim, comédien de guerre

- 11h05 - Maroc - Ecrit par : L.A

Ce jeune homme de 27 ans interprète une pièce intitulée "La gueule de l’emploi", écrite par Dounia Bouzar. Portrait.

On l’appelait "Le Petit Maroc". C’était un immeuble habité par des familles marocaines, situé dans un quartier du sud de Lille, où la Seita, la fabrique de cigarettes, s’était implantée il y a longtemps. Rachid Boukrim est né en 1980. Il a grandi au "Petit Maroc". Ses parents, originaires du Rif, ont eu huit enfants, six fils et deux filles. Rachid est le quatrième de la fratrie. Le théâtre est son métier. "Aujourd’hui, j’en vis, j’ai récupéré mon statut d’intermittent", dit-il, content pour lui et pour ses parents. La première fois qu’il a travaillé, c’était pendant les vacances d’été. A 14 ans, il donnait un coup de main à son oncle, dans l’épicerie attenante à la boucherie de son père. "Au début, tous les ans, on allait un mois dans le Rif, voir les grands-parents maternels. Après, ça n’était plus que tous les deux ans, parce qu’il y avait moins d’argent." Un jour, la famille Boukrim, trop grande pour l’appartement du "Petit Maroc", s’établit non loin de là, à Wattignies, dans un pavillon "près de la ZUP".

Au collège, dans les années 95-96, Rachid intègre l’atelier théâtre, que dirige Dounia Bouzar. Ils ne se quitteront plus, lui en "fils", elle en "mère". A l’époque, la future ex-membre du Conseil français du culte musulman (CFCM) est éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse. Elle court les cabinets des juges pour enfants pour les convaincre des bienfaits de la scène sur le mental des ados délinquants. Rachid n’appartient pas à la catégorie des "jeunes en difficultés", qu’il côtoie. Avec eux, il joue des pièces ayant pour thème le racisme ou le SIDA. Ça lui permet de voyager, parfois très loin : des représentations ont lieu au Maroc, au Sénégal, à Marseille, à Ajaccio. Les parents repèrent le manège de leur fils. Ce sera "passe ton bas d’abord". Mission accomplie à 19 ans, en filière "S". Comme tout le monde, Rachid va faire un tour dans une boîte d’intérim pour chercher un travail. "Te fatigue pas, y en a pas", lui indique-t-on au guichet. Le genre de réponse qui nourrit l’imaginaire social du jeune homme. Rachid baigne dans le monde de l’immigration et du chômage. Et de l’incontournable "discrimination". Son parcours de comédien en est imprégné. Il rencontre les metteurs en scène Bruno Lajara, Abdel Baraka, fondateur du Théâtre du Lien, et Christophe Julien. Sous la direction de Lajara, il interprète "501 Blues", montée suite à la fermeture d’une usine Levi’s et du licenciement de ses employés. Avec Lajara encore, il joue "Ne pas…", où "des jeunes se retrouvent dans les chiottes d’une boîte de nuit à faire chacun une confession, sur la drogue, sur l’alcool", raconte Rachid.

Les guerres l’intéressent. A onze ans, il suit celle du Golfe à la télé. "Pour moi qui était petit, c’était la guerre des étoiles." Aujourd’hui, tout a l’air plus vrai. Il lit un livre sur le massacre de Srebrenica, commis en 1995. Un autre sur le conflit tchétchène. La France n’est pas en guerre, mais Rachid pense que les Arabes n’y sont pas traités comme des Français à part entière. "On nous considère toujours comme des étrangers, mais on est nés ici, y en a marre des discriminations." Le comédien de 27 ans semble habité par un esprit de corps et de solidarité qui dépasse sa propre expérience de vie. C’est plus un discours politique qu’un vécu personnel qu’il donne l’impression de renvoyer. Il vit à Noisy-le-Sec, en banlieue parisienne. Pas loin de chez Dounia Bouzar, qui a déménagé de Clichy-Montfermeil au Raincy. Demain soir, jeudi, à l’Espace rencontres de la Fnac des Halles de Paris, Rachid Boukrim jouera dans "La gueule de l’emploi"*, l’une des pièces thématiques écrites par Dounia Bouzar dans le cadre des rendez-vous sur la diversité organisés part Dynamique Diversité et le bimestriel "Respect Magazine". A son agenda figure, dans les prochains mois, une pièce sur le terrorisme, inspirée des "Justes" de Camus, que doit mettre en scène Bruno Lajara, le directeur de la compagnie Vies-à-vies. "C’est Christophe Martin qui l’écrit, un auteur avec qui je travaille souvent, précise Rachid. Cela montre comment on devient terroriste, à travers des exemples empruntés aux Brigades Rouges et à Action directe, à travers, aussi, une trajectoire comme celle de Khaled Kelkal, qui avait tenté de commettre un attentat contre un TGV et qui, ensuite, avait été abattu par la police." Avant cette plongée dans l’âme noire de l’humanité, Rachid ira s’aérer l’esprit cet été en Corse avec des copains. Au programme, une grande randonnée.

BondyBlog - Antoine Menusier

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