Au Maroc, trop de jeunes sont happés par la violence

- 00h00 - Maroc - Ecrit par : L.A

À six mois des prochaines élections législatives marocaines, « La Croix » s’intéresse à l’avenir des jeunes, qui représentent près des deux tiers de la population. Au milieu de la cour du Centre de réforme et d’éducation (CRE) d’Aïn Sebaa, quartier industriel de Casablanca, une sorte de maison de correction pour jeunes y compris les mineurs, Ahmed hurle, pleure, invective tout le monde.

À ses côtés, sa jeune épouse, à peine 18 ans, en djellaba et voile roses, toute silencieuse, un enfant de 9 mois dans les bras, semble affolée. Il vient de forcer la grande porte du centre grâce à un gardien qui l’a reconnu, Ahmed ayant été l’un des jeunes détenus il y a deux ans.

« Aidez-moi, supplie-t-il. Je n’ai plus ma carriole avec laquelle je vendais des légumes au quartier. Mon père m’a mis dehors avec ma femme et mon bébé. Je n’ai plus rien pour vivre, nulle part où habiter. Si personne ne m’aide, je commettrai un crime », hurle-t-il, manifestement drogué, sortant à l’improviste de son pantalon, et bien caché, un petit sabre, de forme incurvée, arme blanche « à la mode » pour les jeunes déshérités, marginalisés, oubliés des quartiers et bidonvilles de Casablanca, la capitale économique marocaine.

« mama Assia », adorée des "stagiaires"

Gardiens, professeurs sortant des cours, tout le monde fait un bond en arrière, avant qu’un gardien ne réussisse à lui arracher son sabre. Ahmed, 24 ans mais en paraissant le double, supplie « mama Assia » de lui trouver un point d’accueil. Ainsi les « stagiaires » (le mot « détenu » est interdit au centre) appellent-ils Assia El Ouadie, petit bout de femme d’une cinquantaine d’années qu’ils embrassent sur le front par respect, personnalité clé de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus créée à l’arrivée du jeune roi au pouvoir en 1999.

Assia, les larmes aux yeux, trouvera bien sûr un centre d’hébergement pour Ahmed et sa petite famille avant de lui chercher un travail…

D’une famille d’anciens prisonniers politiques, cette magistrate était au ban de la société lors des années de plomb, lorsque son père et ses deux frères, opposants politiques au défunt roi Hassan II, étaient détenus. Elle est adorée des jeunes « stagiaires », comme le sont la plupart des professeurs, qu’ils soient bénévoles, détachés de l’office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPTT), ou fonctionnaires du ministère de l’éducation nationale.

"Cela aurait pu nous arriver aussi de mal tourner"

« Êtes-vous des anges venus sur terre ? », ont demandé un jour des jeunes au chef des travaux du centre, Abbour Abderahim, qui dirige treize ateliers fort bien équipés, allant de la coiffure à la tôlerie, de la mécanique à la décoration de maisons…

Amine, 18 ans, voleur à la tire, trois fois récidiviste, Abelkader, 17 ans, qui a tué d’un coup de couteau un de ses copains, ou encore Ali, 19 ans, qui a violé sa fiancée et qui passe ses journées en prière, racontent n’avoir jamais eu cette écoute au sein de leur famille. Elle aurait pu les sauver « des bêtises qu’ils ont faites », comme ils disent. En même temps, « mama Assia » regrette que « le code pénal marocain ne comprenne pas encore à ce jour des peines de substitution ou des sursis, comme c’est le cas en France ».

Au centre d’Aïn Sebaa, qui jouxte la prison pour adultes d’Oukacha, aucun des éducateurs ne se permettrait de juger les jeunes. « Ce sont des criminels de circonstance, pour la plupart au chômage, sans petit boulot, avec une scolarité à épisodes quand ils n’ont pas abandonné tout simplement l’école, lâche l’un d’eux. Cela aurait pu nous arriver aussi de mal tourner. Ce sont des gosses qui n’ont pas eu de chance, abandonnés par des parents qui les ont mis à la porte. » Une donnée récente dans le royaume, traumatisante pour la société marocaine, l’abandon d’enfant étant encore tabou il y a dix ans.

Difficulté à reconnaître sa culpabilité

Cette absence d’écoute à la maison, est-ce la raison pour laquelle les jeunes rencontrés, dont certains souffrent de la gale, ne reconnaissent jamais leur culpabilité ? Jamal, 14 ans, l’un des plus jeunes « stagiaires », arrivé tout récemment, ne déroge pas à cette règle.

Avec la permission de son professeur d’arabe, Fatima Jaïli, tout aussi chaleureuse que sévère, l’enfant qualifiera comme les autres son crime d’« accident ». Un « grand » sans travail l’attendait à la sortie de l’école pour le voler. « J’avais un couteau dans ma chaussette, raconte-t-il. Je l’ai sorti, seulement pour me défendre. Il était trois fois plus grand que moi. Je ne voulais pas le tuer. »

Jamal, Nourredine ou encore Farid, tous trois reconnus coupables d’avoir tué des jeunes comme eux, que ce soit au Derb Ralef ou à Sidi Othman, quartiers populaires réputés dangereux, ont le culte de l’arme blanche célébrée par les islamistes radicaux, nombreux dans ces quartiers défavorisés et qui n’ont eu de cesse de mettre dans la tête de ces gamins quelques idées, dont celle-ci, issue du Coran et prononcée par le prophète Mohammed, qui aurait possédé neuf épées : « Sachez que le paradis est sous l’ombre des épées. »

« Ont-ils d’autres choix que le banditisme ou le terrorisme ? »

« Avec un couteau, je me sens un homme », affirme Abdou, 17 ans, condamné à dix ans de détention. Pour Amine, sociologue qui a grandi dans les mêmes quartiers miséreux de Casablanca, ces jeunes s’adonnent à la violence faute de mieux, de terrains de football ou d’études normales. Ils sont en marge de la société, récupérés pour certains, via cette violence de rues, par des groupes islamistes. « Ont-ils d’autres choix que le banditisme ou le terrorisme ? », questionne-t-il.

À Casablanca, chacun a remarqué qu’Abdelfatah Ryadi, kamikaze de 23 ans qui s’est fait exploser le 11 mars dernier dans le bidonville de Sidi Moumen, était un gracié. Il avait été arrêté en 2003 lors des immenses rafles survenues après les attentats de Casablanca qui avaient fait 48 morts, puis libéré en 2005.

Il y a un mois, en raison de la naissance de son deuxième enfant, le roi Mohammed VI avait gracié plusieurs milliers de prisonniers de droit commun, s’appuyant sur une règle bien établie : il faut que tout prisonnier ait au moins effectué les trois quarts de sa peine pour être libéré.

Une seconde chance

Du coup, le centre d’Aïn Sebaa est passé de 1 000 à environ 800 « stagiaires ». Les libérés, dont Rachid qui rêve d’obtenir un microcrédit pour ouvrir une petite échoppe, ne sont pas tous abandonnés dans la nature, mais suivis autant que possible par leurs anciens éducateurs. Plus rares sont ceux qui profitent d’un passage au centre pour continuer leurs études à la sortie.

Karim, 20 ans, grand gaillard aux yeux verts, à l’allure de joueur de basket-ball, a été accepté au collège pour passer son baccalauréat. Enfant abandonné par ses parents qu’il ne voit pas, élevé par sa grand-mère chez laquelle il vit, il avait été arrêté pendant six mois, de septembre 2005 à mars 2006, sur dénonciation d’un voisin. Aujourd’hui, il considère la reprise d’une vie scolaire comme une seconde chance. Personne dans sa classe ne sait qu’il a fait de la prison.

De temps en temps Farid a de longues crises de larmes qui déconcertent tout le monde, preuve que tout ne va pas pour le mieux. Mais il est prêt à une seconde vie, celle de tout faire pour travailler un jour dans l’hôtellerie. Son rêve.

La Croix - Julia Ficatier

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