La vie rêvée de Samira, écrivain tout court

- 17h52 - Maroc - Ecrit par : L.A

"Salima, c’est pas Samira !" Tout de même un peu ? "Bon, un peu, oui..." Alors, d’accord, ce jour de décembre, voilà beaucoup Samira El Ayachi, auteur d’un premier roman. Et un peu Salima Aït-Bensalem, l’héroïne de La Vie rêvée de Mademoiselle S., publié chez Sarbacane, un éditeur jeunesse distribué par Actes Sud. Samira, l’avant-veille, a repoussé le rendez-vous. "J’avais oublié la fête de l’Aïd", a-t-elle écrit dans un mail d’excuses, promettant joyeusement des gâteaux. Samira écrit ses courriels comme Salima parle. Ses petites chroniques lycéennes fusent.

Salima "est une jeune fille tiraillée entre vivre le présent de ses 18 ans et travailler sérieusement pour réussir plus tard". Mais Samira, 29 ans, ne veut pas du label "auteur pour ados". Et elle précise : "Je ne viens pas de la banlieue."

Mohamed Ben Ali, son père, a quitté la province de Zagora, au sud du Maroc, en 1974 pour les mines du Pas-de-Calais. Samira est née à Lens en 1979. Collège à Méricourt, puis lycée Picasso, à Avion, une commune minière. Les puits ferment l’un après l’autre. "On a proposé à mon père de l’argent pour qu’il rentre au pays, mais l’enracinement était là." Trois enfants nés au Maghreb, trois autres en France. "Une arrivée en quête de liberté, une installation douloureuse faute de maîtriser la langue..." Mohamed devient écrivain public pour ses voisins de coron. Au collège, sa fille aspire à devenir écrivain tout court. "Je me suis mise à écrire très tôt, raconte-t-elle. A la bibliothèque pour la jeunesse de Méricourt, j’ai tout lu, une fois, deux fois, trois fois. L’écriture était mon terrain de jeux, comme d’autres le sport. Sans le savoir, j’avais le plaisir de la forme."

Lycéenne, elle remporte le prix Louis-Germain. Son texte, Lettre à un professeur qui a marqué votre vie, est publié (éd. Flohic). Samira lit Azouz Begag à la "bibli". Le hasard amène ce dernier au lycée d’Avion. Il l’encourage.

"Au lycée Picasso, j’ai découvert les surréalistes, adoré Eluard. "La Terre est bleue comme une orange" ? On a le droit d’écrire cela ? Ouah !" Samira s’empare de la liberté. "En seconde, mon premier coup de coeur fut Céline : tiens, la littérature orale existe ? Super !" Car l’adolescente a deux langues. "L’arabe est plus dans l’oralité, j’ai eu envie de la fixer en français."

La question du double est présente chez elle, dans tous les domaines. "J’ai deux nationalités. J’adorais le latin, j’aime la culture urbaine qui puise dans le langage de la rue. Certains sont nuls à l’école et savent écrire le rap." Dans son roman, Samira multiplie les ruptures de style, décrit une Salima douée, mais mal à l’aise dans ses formes rondes, première de la classe et toujours prête à filer sa copie aux copains.

Est-ce plus dur aujourd’hui pour les enfants d’immigrés ? "Mes parents m’ont appris la pudeur. Ils se taisaient dans les moments difficiles. La nouvelle génération s’exprime davantage, le dit quand cela ne va pas." Y compris en musique. Samira imagine la bande-son du roman : les Nordistes, MAP (Ministère des affaires populaires), avec "Lillo", ou Axiom, avec Lille, ma médina, côtoient DJ Krush ou Abd El Malik.

Samira installe Salima à Lille, l’imagine élève au lycée Faidherbe, habitant une barre HLM aux ascenseurs toujours en panne. "Faidherbe, j’y ai suivi hypokhâgne et khâgne. Mais je n’ai pas grandi dans une barre, je prends la ville comme un personnage, un Lille rêvé. Le fantasme de mon père jeune, c’était la France ; le mien c’était Lille. Vu du bassin minier, Lille, c’était la possibilité de faire des études, une ville moderne. On se disait : là-bas, il va se passer plein de choses."

Sur sa copie du concours d’entrée à Normale-Sup, Samira "dessine des vaches et des moutons". Elle a vite su qu’elle ne serait jamais prof : "Le système est fait pour se reproduire tel quel." Préférant un institut universitaire professionnalisé (IUP) art et culture, Samira s’engage dans des associations de hip-hop, aide Juste Cause, un groupe roubaisien, et anime une émission de Radio Campus. On l’embauche à l’Aéronef, la salle de concerts rock de Lille.

Et, aujourd’hui, ce fantasme lillois ? "Je ne suis pas déçue, je ne ressens pas Lille comme une ville bourgeoise. Ici, la culture est en ébullition, la solidarité est réelle, les associations très actives. J’aime Lille et j’aime les Lillois. C’est une ville d’accueil. Belle, en plein développement, toujours portée vers l’avenir, et qui tient compte de tout le monde. Etudiante, j’étais animatrice de jeunes au centre social La Busette, sans moyens, avec un public difficile."

Samira n’a pas oublié Méricourt. "Mon coeur est à Méricourt, et ma taxe d’habitation à Lille, dit-elle en riant. Je n’ai pas deux cultures, mais une seule, qui emprunte aux deux." Arabe et française. Lensoise et lilloise. "C’est une synthèse. L’art est long, le temps est court, comme disait Baudelaire."

Un personnage du roman de Samira se nomme Mme After-Before. Un avant, un après. Comme Lille au quotidien.

Le Monde - Geoffroy Deffrennes

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