Ils sourient aux repas de famille, mais attendent impatiemment de pouvoir partir
Entourés de leur famille, présents aux repas et aux fêtes, certains Marocains se sentent pourtant seuls. Un rapport fondé sur cinquante entretiens au Maroc décrit une souffrance difficile à avouer, tant elle semble incompatible avec l’image d’une société où l’on est toujours entouré.
« Tu as une famille, de quoi manger, un toit. Que veux-tu de plus ? » Cette réaction, rapportée par une personne interrogée, résume l’obstacle auquel se heurtent ceux qui essaient de parler de leur solitude. Après une première tentative, certains préfèrent se taire.
Sur Bladi.net : Maroc : la fin de la grande famille traditionnelle ?
Le rapport de l’Annecy Behavioral Science Lab, consacré aux liens sociaux au Maroc, s’inscrit dans une recherche menée dans huit pays. Les chercheurs ont conduit des entretiens de deux à trois heures. Leur travail explore les expériences de cinquante adultes, sans mesurer la proportion de Marocains touchés par la solitude.
Dans ces récits, les proches sont bien présents. Ils apportent une aide financière, rendent service, accueillent et partagent les repas. Mais plusieurs participants peinent à leur confier ce qui les préoccupe. Certains craignent d’inquiéter leurs parents ; d’autres anticipent une incompréhension ou un jugement. Une participante explique réserver à sa sœur ce qu’elle cache à ses parents.
Un homme âgé raconte se sentir comme un fantôme dans sa propre famille. On lui demande des nouvelles de sa santé, puis chacun retourne à son téléphone ou à des discussions qu’il ne suit plus.
La peur de passer pour un ingrat
Dire que l’on se sent seul expose aussi à une question blessante : n’a-t-on donc aucun ami ? Plusieurs personnes interrogées associent cet aveu à la honte ou à l’échec. Chez certains hommes, la crainte de paraître faible renforce le silence.
Les réunions familiales peuvent alors devenir une épreuve discrète. Un participant raconte sourire lorsqu’on le regarde, tout en comptant les minutes avant de quitter la pièce. Sa présence suffit à donner le change.
Sur Bladi.net : Marocains âgés aux Pays-Bas : le poids de la solitude
D’autres finissent par laisser les messages sans réponse. Une personne décrit attendre d’être de meilleure humeur pour répondre, puis laisser mourir la conversation. La culpabilité qui suit l’éloigne encore davantage de ses proches.
Le rapport recueille aussi des moments où ce retrait s’interrompt. Une participante téléphone à une amie sans annoncer qu’elle se sent seule : elles parlent cuisine ou podcast, puis le rire revient. Une autre trouve du réconfort dans un bref appel à sa sœur ou un thé partagé avec une voisine.