Documentaire RTBF : Où est passé l’amour dans la palmeraie ?

14 mai 2007 - 12h08 - Ecrit par : L.A

Jérôme a fait le choix de quitter l’Europe et s’est installé depuis deux ans avec sa femme et ses deux filles dans une palmeraie isolée du sud du Maroc. Il y fait l’expérience de vivre dans un pays étranger et s’immerge dans une culture qui n’est pas la sienne.

Au coeur de cet univers traditionnel musulman, une question le hante : "Où est l’amour ?" Avec simplicité, humour et franchise, il va poser cette question à ses voisins et amis du bled. L’un d’eux, Mansour, est natif de la palmeraie. Il se propose d’aider Jérôme dans cette recherche. C’est, justement, qu’il souhaite se marier.

Je suis un immigré. Je vis depuis deux ans dans une palmeraie du sud du Maroc, une palmeraie isolée comme une île au milieu du désert. Je tente de trouver mes repères dans cette société régie par des règles qui sont tellement différentes de celles que j’ai connues avant. Ce film est l’histoire d’une rencontre. Une rencontre entre deux hommes - Mansour et moi-même - qui ont la même quête : ils cherchent l’amour. Moi, je cherche à le filmer, à le voir, à le comprendre : l’amour est-il dans le nikâh (mariage) ? Dans le Coran ? Dans t’khlidi (la tradition) ? Ou dans la s’hour (la sorcellerie) ? L’amour est-il au souk (marché hebdomadaire) ou au moussem (fête locale annuelle) ? Comment l’amour peut-il naître dans la séparation des sexes, dans cette obsession de la virginité, dans les mariages arrangés ? Je suis à la recherche de l’Amour et ma référence est celui que je connais, celui dont on parle tant chez nous.

Mansour, lui, cherche une femme pour se marier. Mansour a quarante ans, il joue de la flûte, parle à son coq et construit tranquillement depuis des années sa petite maison de terre. Mansour est autonome et libre, ce qui est rare dans la palmeraie car on vit toujours en famille, en tribu. Mais Mansour sait que dans la palmeraie, il vaut mieux avoir une famille pour les vieux jours. Il sait qu’un jour, il aura besoin d’une femme à ses côtés pour aller aux champs et des bras jeunes et forts pour tirer l’eau du puits. Mais peut-être Mansour cherche-il lui aussi l’Amour ?

Mansour et moi allons tous deux, chacun à notre manière, chacun pour nos raisons, chercher l’amour dans la palmeraie et ces deux (en)quêtes vont s’éclairer et se nourrir mutuellement.

Comment est née l’idée du film ?

Tout d’abord, il faut dire que si je me trouvais là à habiter dans une palmeraie isolée du sud du Maroc avec ma femme et mes enfants, c’est parce que nous avions décidé, en dehors de toute considération professionnelle, de faire cette expérience. Initialement, nous voulions rester un an dans cette palmeraie. On voulait changer de mode de vie. Vivre en famille simplement, avec les gens et comme les gens du bled. Il n’y avait donc à l’origine aucun projet de film. Mais assez rapidement, j’ai eu envie d’aller vers les gens avec ce questionnement qui me hantait : "Où est l’amour dans la palmeraie ?" C’est vraiment la question que je me suis posée et qui revenait sans cesse dans mes pensées. Bon, la question est un peu naïve : c’est comme un enfant qui voudrait voir ça ! (et finalement, l’amour, est-ce que ça se voit ?) et elle est aussi un chouïa arrogante car cela pourrait sous-entendre que l’amour ne peut exister dans ces conditions. Mais au moins, elle avait le mérite d’être simple (je balbutiais mes premiers mots d’Arabe) et directe. Et puis, il faut bien dire que ce sujet de l’amour en Islam, comme parler de la séparation des sexes ou de cette position qu’occupe la femme dans les pays araobo-musulmans, tous ces thèmes m’ont toujours intrigués.

Dans la palmeraie de Skoura, j’étais sur place en toute quiétude pour une longue période, en dehors des tensions de la ville, en dehors des considérations politiques ou religieuses extrémistes, isolé au milieu du désert avec ces gens qui étaient tout aussi curieux que moi de découvrir l’autre. Cela m’a donc semblé évident d’en faire un film. Une autre chose qui m’a parue évidente était de garder cette spontanéité que nous avions les uns avec les autres. Il fallait surtout ne rien changer au ton que l’on avait pour s’exprimer. La caméra ne devait rien changer, surtout pas cette légèreté ni cet humour dans nos conversations. Mais en fait, le film avait déjà commencé avant que je le sache parce que j’étais déjà devenu le reporter des mariages du coin !

Quelles ont été les réactions des gens ? Quels étaient les obstacles éventuels ? Par rapport au fait d’aborder un tel sujet, l’Amour, j’étais le premier étonné de constater qu’il n’y avait vraiment aucun problème. Je dirais même à la limite que ça arrangeait beaucoup de monde que l’on en parle, que je les écoute. Notre maison était un peu devenue le salon des causeries locales. C’était le défilé. On passait nos après-midi à boire du thé et à discuter avec untel ou unetelle, et puis telle autre arrivait, puis sa soeur qui venait la chercher s’installait avec nous et se mettait à raconter sa propre expérience. C’était juste un peu plus délicat de rester si ouvert quand il y avait des représentants des deux sexes, mais c’est quand même arrivé, notamment avec Mansour. C’est aussi pour cela qu’il est devenu mon guide.

En ce qui concerne la caméra, elle n’est pas arrivée tout de suite. Tout d’abord, j’ai sorti mon appareil photo et j’ai fait des clichés des enfants qui le souhaitaient. Et comme chaque fois une semaine après, je donnais les photos que j’avais faites d’eux, il y a eu de plus en plus de monde qui voulait se faire photographier. Mais ça a vraiment commencé quand une voisine m’a demandé de venir faire des photos pour les fiançailles de sa fille. Pendant l’après-midi, j’ai eu l’idée de leur proposer d’aller chercher ma caméra. Et ils étaient enchantés ! Une semaine plus tard, je leur offrais le film des fiançailles et nous regardions ces images avec le plus grand bonheur. Cela s’est su et je suis devenu le reporter des mariages !

Finalement, le tournant le plus difficile à négocier a été de dire que je voulais faire un film. Mais pas pour les raisons que je pensais. Ce n’était pas une question d’image ou de crainte de s’exprimer "à l’extérieur" : en fait, c’était l’aspect financier qui posait le plus de problèmes : "Combien tu gagnes avec ce film ?" "Combien tu lui as donné pour le filmer qui coupe des dattes ?" "Combien tu me donnes à moi ?"Mais bon, je vivais déjà sur place depuis un petit temps et j’étais rompu à ce genre de conversation et finalement on s’est arrangés pour que tout le monde y trouve son compte.

Votre regard a-t-il évolué ?

Oui, beaucoup ! Et heureusement d’ailleurs car le but de faire un film, c’est de faire évoluer les choses, et pas seulement à l’extérieur ni chez les autres, mais aussi en soi-même ! Et puis en plus, quand on fait un documentaire, si on n’évolue pas en cours de fabrication, souvent les choses deviennent figées, et ça veut souvent dire que vous commencez à trop vouloir maîtriser votre sujet ou vos personnages. C’est le grand écueil dans lequel il ne faut pas tomber : maîtriser la réalité. Car dès ce moment, ce n’est plus la réalité ! Tout au long du processus de fabrication du film, il faut donc évoluer dans sa manière de voir les choses, dans sa façon de les aborder. C’est le signe qu’on est toujours sur le bon chemin, qu’on n’est pas passé de l’autre côté de la ligne. Mais pourtant, je reconnais que je suis le premier à intervenir dans la réalité. Ce serait d’ailleurs difficile pour moi de le nier alors que dans ce film, je suis totalement subjectif, je suis l’homme-caméra. Et il m’arrive même à deux reprises dans la version longue de rentrer dans le champ et d’être partie prenante de la scène.

En plus, j’assume totalement mon interventionnisme auprès de Mansour, le personnage fil conducteur qui cherche à se marier. Bien sûr que j’ai envie qu’il se marie et que j’y mets du mien ! Je cherche à voir l’amour et tout le pari du film semble être là : Mansour, lui, s’il se marie, va nous conduire à l’amour ! Et pourtant, qu’est-ce qui se passe quand je me surprends carrément à jouer les entremetteurs de la façon la plus marocaine qui soit ? Mansour m’annonce qu’il va sans doute ne pas se marier ! Alors, comme ça, en cours de récit, non seulement j’ai laissé tomber ma question générique sur l’amour, mais en plus le film ne se termine pas du tout par ce que j’avais imaginé ! Pas de mariage !

Là où la réalité devient plus forte que tout, c’est dans la séquence finale où Mansour m’explique qu’il pourrait faire comme tout le monde, choisir n’importe quelle fille et se marier, mais qu’il préfère attendre encore pour ne pas risquer de perdre sa liberté. Et c’est donc à ces moments-là qu’il faut savoir se faire tout petit, qu’il faut se laisser faire par les évènements parce que c’est là qu’on évolue et qu’on peut voir plus loin !

Comment s’est passée la rencontre avec Mansour ?

Mansour est une des premières personnes avec qui ma femme et moi on s’est vraiment bien entendus dans la palmeraie. Depuis déjà avant notre installation avec les enfants, lors des repérages que l’on avait fait quelques mois plus tôt, on l’avait rencontré par hasard et on avait été touchés par sa gentillesse, sa douceur, et aussi par son humour. Quand on est arrivés avec les enfants, ça a évidemment collé car Mansour n’a absolument aucune difficulté à se mettre au niveau des enfants, à être un enfant ! Il est autant notre ami à Sylvia et à moi qu’à nos deux filles !

Et puis j’ai commencé à penser, à tourner mon film, et Mansour s’est mis à me suivre partout où j’allais et à s’intéresser tant au sujet (l’amour !) qu’à la technique, à la caméra, aux micros...Alors, dans un premier temps, je lui ai proposé de l’engager comme guide-traducteur-assistant-porteur, ce qu’il a accepté avec un grand plaisir ! Et puis, au fur et à mesure qu’on tournait, j’avais de plus en plus tendance à l’inclure dans le cadre, voire même à le placer au centre des scènes. Il faut dire qu’il est réellement charismatique et que sa sensibilité jaillit hors de l’écran ! Or, cet intérêt croissant pour Mansour allait de pair avec mon désappointement à poser cette question "Où est l’amour dans la palmeraie ?". Je me rendais tout doucement compte que c’était justement là le noeud du problème : l’amour tel qu’on le connaît en Europe, ou à tout le moins des manifestations d’amour, je n’en verrais pas ! Oui, il était présent tout autour de moi, mais pas visible et donc pas montrable ! C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de suivre quelqu’un qui allait se marier. Un garçon si possible, parce que ce sont eux qui sont a l’initiative des mariages. J’ai demandé à Mansour qu’il me fasse signe s’il entendait qu’un ami ou une connaissance souhaitant se marier. Quelques jours plus tard, il m’annonçait qu’il voulait se marier !

RTBF - Mardi 15/05/07 - 22h45

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Tags : Marrakech - Famille - Rencontres

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