Faouzi Bensaïdi. "Je suis moderne, mais je me soigne"

27 octobre 2007 - 01h30 - Culture - Ecrit par : L.A

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L’auteur de WWW. What a wonderful world, grand favori du Festival national du film qui s’est ouvert à Tanger, nous explique son cinéma et, d’une certaine manière, son Maroc. Résolument moderne !

Pouvez-vous nous résumer l’histoire de WWW. What a wonderful world, votre dernier film en date ?

Quand un film est facile à résumer, c’est plutôt inquiétant. Parce que rendre compte de la complexité de la vie et de son expression ne peut se réduire au “pitching”. Disons que WWW est l’histoire d’un amour
impossible entre un tueur à gages et une femme-flic, qui dirige la circulation sur le plus grand rond-point de Casablanca. C’est un chassé-croisé amoureux, policier, dans une ville cinématographiquement légendaire, malgré elle, grâce au film qu’on connaît tous. C’est aussi un peu le rêve éveillé d’un cinéphile insomniaque.

Le Casablanca, et un peu le Maroc, (violemment) décrits dans votre film, correspondent-ils à une réalité ?

Il y a deux choses : la réalité et puis la vérité. WWW touche une vérité du Maroc d’aujourd’hui et celui de demain, mais en “fictionnalisant” la réalité, en donnant à la fiction et à l’imagination tous les pouvoirs. J’ai une question à vous poser : croyez-vous qu’on se tire dessus à longueur de journée à New York ou à Hong Kong ? Non, bien sûr. Dans les films, il y a un mélange d’imagination et de vérité, c’est important de l’admettre. Notre cinéma n’est pas obligé d’être forcément “réaliste”. Personne ne va dire aux poètes que leurs mots ne ressemblent pas à ceux du réel. Le plus important, c’est d’être ému et de toucher à la vérité de la vie, de l’amour, de l’impossible, de la difficulté de vivre.

Quel est alors le point de départ de WWW ? Le désir de raconter une histoire, un personnage, ou l’envie de rendre hommage à vos films préférés ?

Le désir est compliqué et inexplicable, mais il y a un peu de tout cela à la fois. Je voulais raconter le Maroc d’aujourd’hui, celui des contradictions, de l’arrivée massive et presque sauvage de la mondialisation et de la modernité dans un pays de traditions. Je me suis intéressé à ce que les technologies de communication ont changé dans nos relations, dans notre façon d’aimer. Je me suis posé des questions sur la dualité “modernité - tradition”, aussi bien dans le fond que dans la forme. Éluder la question de la forme, chose malheureusement très courante, est pour moi quelque chose d’inacceptable. J’ai peut-être aussi cherché à rendre hommage au cinéma par le cinéma, d’une manière ou d’une autre, un peu comme Proust lorsqu’il disait qu’écrire c’est se souvenir des textes des autres.

Pourquoi avoir choisi ce titre un peu “mondialisé”, What a wonderful world ?

C’est simplement une clé. Aujourd’hui, dans le monde entier et quelle que soit la langue qu’on parle, pour ouvrir une page web, on tape : www. Dans un film sur le monde d’aujourd’hui, les effets de la mondialisation et une histoire brodée autour d’un tueur à gages (qui reçoit ses commandes en forme de codes à déchiffrer sur Internet), les trois w me semblent bien résumer tout cela. Et puis ces trois w correspondent aux trois premières lettres de la célèbre chanson What a Wonderful World de Louis Amstrong, avec un côté humour noir qui me plaît bien. Ce “merveilleux monde” en devenir, mais qui se transforme à une vitesse qui dépasse notre capacité de comprendre, d’assimiler et de réagir. Ce flottement, cette ambiguïté identitaire…

Vos adversaires vous reprochent d’utiliser vos références cinématographiques pour combler d’éventuelles insuffisances dans le scénario. Que leur répondez-vous ?

On n’a pas la même idée du scénario. Moi, j’écris des films, je ne fais pas de la littérature. C’est une écriture moderne qui ne se réfère pas aux manuels du bon scénariste. Je déteste le dire, mais je rappelle, ici, que mes scénarios ont toujours gagné des prix importants, reconnus... Non, il ne suffit pas de faire du copier-coller en multipliant les références pour réussir un bon film, c’est un peu plus compliqué que cela. Quant à mes films, ils existent d’abord par eux-mêmes.

La musique, souvent rock, est un personnage central dans vos films. Pourquoi ?

Je pense que je fais aussi du cinéma parce que c’est une manière de réunir deux arts qui comptent pour moi : la musique et l’architecture. Dans WWW, par exemple, la musique était présente dès l’écriture. Plusieurs séquences étaient découpées en fonction de certaines musiques que je voulais avoir. Après, il a fallu se battre pour les droits, mais c’est une autre histoire.

Pourquoi, dans vos musiques, et même vos références, vous renvoyez si peu au cinéma marocain et arabe ?

Je n’ai pas vécu des chocs esthétiques fondateurs avec le cinéma arabe ou marocain. Je ne vais pas mentir pour faire plaisir. C’est comme ça ! Je n’ai pas choisi cette situation, je la subis, je “deale” avec. Dans beaucoup de ce que je fais, notamment ce côté farouchement et fièrement formel, il y a une réponse, peut-être violente, à toute cette culture du folklore et de la tradition stupide, comme si nous étions condamnés à perpétuer l’image figée de nous-même et que l’on n’a pas le droit de se référer à des œuvres, à des personnages modernes. C’est fou de dire, pour commenter un film : “ça, ce n’est pas marocain !”. Tout cela parce que le film en question adopte un nouvel angle de vue et promène des personnages modernes dans des endroits modernes. Personne n’oserait demander à un Anglais si son film est anglais ou pas, ou reprocher à un cinéaste américain ses influences asiatiques. Mais dès qu’il s’agit d’un cinéaste venant du Sud…

Y a-t-il des cinéastes marocains, arabes, desquels vous vous sentez proche ?

C’est la question qui fâche ! Je suis un peu solitaire, mais de nature. On se doit de l’être dans ce métier, je pense. Mais je suis proche de gens comme Elia Suleiman (“Intervention divine”), on est de la même sensibilité, on a une certaine idée du cinéma. Et c’est surtout un grand copain. Il y a aussi Youssef Chahine, dans ses premiers films surtout. Je dirai, pour répondre à votre question, que je me sens plus proche de certains films, arabes ou marocains, plutôt que de ceux qui les ont faits. Sinon, et même si on ne fait pas le même cinéma, je suis humainement proche de gens comme Hakim Nouri, Daoud Aoulad Syad, Farida Belyazid, Narjis Nejjar, Zakia Tahiri, etc.

Qu’est-ce qui empêche vos films d’avoir un plus grand public au Maroc ?

Je fais les films que je sens proche de ma sensibilité, en espérant qu’un jour cette sensibilité rencontrera des millions d’autres. Aucun artiste ne refuse d’avoir des files d’attente interminables devant son dernier spectacle. Maintenant, il ne s’agit pas de réussir en faisant comme tout le monde. J’aimerais que mon cinéma soit vu par le plus grand nombre, mais en restant personnel et radical. Je préfère penser que je fais de la haute couture et qu’un jour les foules se précipiteront sur mes créations. Je suis confiant. Mais ne c’est pas le cas de mes financiers…

Comment expliquez-vous que dans le cinéma marocain et arabe, les dialogues tiennent une place si importante ?

Parce qu’on ne fait pas confiance à ce médium, le cinéma, avec lequel on travaille. Beaucoup de réalisateurs n’ont pas une démarche de cinéastes. Dans un film, on n’a pas besoin de faire dire à un personnage qu’il va ouvrir la porte, puisque l’image le dit, déjà. Je ne suis pas contre les dialogues, mais ils ne sont pas toujours nécessaires pour faire passer des émotions.

Que retenez-vous de votre expérience de scénariste avec un auteur à part entière comme André Téchiné, sur Loin ?

L’exigence, l’attitude morale face au personnage et au sujet, l’extrême précision, le doute permanent. Téchiné, c’est un portraitiste. J’ai souvent rencontré des gens à un moment de ma vie où je me posais des questions cruciales sur ma pratique. Et ces rencontres m’ont amené des réponses ou des débuts de réponses. Je range mon travail avec Téchiné dans cette catégorie.

Comptez-vous revenir au format court-métrage ?

Pourquoi pas ? Si j’ai une idée qui tient la route.

Quelle est l’étiquette qui vous correspond le mieux : moderne, universel, décomplexé ou cinéphile ?

Je me sens de partout et de nulle part, j’appartiens plus au temps qu’à l’espace, je veux dire davantage à des moments de ma vie qu’aux lieux et aux origines. Les salles de cinéma me fascinent, je fais le cinéma que je veux et je n’ai ni comptes à rendre ni programmes à respecter pour répondre à l’image qu’on se fait habituellement d’un cinéaste du Sud. Le respect a d’ailleurs rarement produit de belles choses. Voilà.

Le dernier film que vous avez aimé ?

La soif du mal, d’Orson Welles… Non je plaisante. J’ai vu hier L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Je suis allé le voir, sans rien savoir sur le film, donc sans enthousiasme particulier, simplement porté par la curiosité de voir comment une histoire qu’on connaît tous, celle de Jesse James, qui a été plusieurs fois portée à l’écran, allait être racontée. J’ai beaucoup aimé le jeu des acteurs, Brad Pitt et Casey Affleck, et ce côté western intime, lent, avec une dimension crépusculaire.

Où avez-vous attrapé le virus du cinéma ? Dans les ciné-clubs, à la télévision ?

Au cinéma, avec mon père puis mon grand frère, avant de me substituer à eux et de choisir moi-même les films pour épater mes copines. Surtout que je lisais beaucoup et je pouvais alors briller en sortant du cinéma… Mes lectures ont été ensuite dirigées vers les livres et les revues spécialisées. La télévision a également compté, puisque c’est là que j’ai découvert un certain nombre de classiques.

Quelle est la part autobiographique dans votre premier film, Mille mois ?

La manière de le filmer, probablement, ce regard distancié, ce rapport aux paysages, à la nature, au lointain. Les évènements “off”, peut-être, que l’on devine mais qui sont loin de nos yeux. La forme du film, c’est moi, complètement. Et c’est également truffé de petits souvenirs personnels, bien sûr.

Qu’est-ce qui est le plus important dans un film : la forme ou le fond ? L’écriture ou les moyens financiers ?

J’ai depuis toujours une fascination particulière pour la forme. J’aime les histoires, mais j’aime encore plus comment on les raconte. C’est trouver la forme la plus juste, la plus audacieuse, qui crée chez moi le désir, justement, de raconter une histoire. L’histoire ressemblerait à des milliers d’autres, mais peut-être que la manière, la forme… Bien sûr, les idées fortes, l’écriture cinématographique, la force de l’imagination peuvent transcender et dépasser les carences financières. Le Mur, mon deuxième court-métrage, je l’ai fait en deux jours avec moins de 20 000 DH. Ce qui ne l’a pas empêché d’être primé à la Quinzaine des réalisateurs et de faire le tour du monde. Au passage, je rappelle que je n’ai pas eu des moyens financiers exceptionnels pour monter WWW. Dans sa version initiale, ce film aurait nécessité le triple du budget dont je disposais. J’ai donc dû redécouper, adapter des séquences et je n’ai tourné que six semaines, avec des comédiens et techniciens qui tournaient douze heures par jour, etc.

Vos films correspondent–ils à votre point de vue sur la société ? Si oui, comment définir ce regard ?

Je suis ce que sont mes films, je suis mes images. Pour me connaître, il faut me regarder, c’est tout. Je n’ai pas envie de théoriser mon regard sur la société. Je pense, sans prétention, que j’arrive à capter des choses, mais plus par intuition. C’est plus du domaine du sensible que du réfléchi. Expliquer ce regard n’est pas mon métier. C’est le vôtre peut-être.

Profil : Monsieur nouvelle vague

À 40 ans, Faouzi Bensaïdi compte deux longs-métrages (Mille mois et WWW. What a wonderful world) et trois courts (La Falaise, Trajets et Le Mur) à son actif. Il est également scénariste, metteur en scène de théâtre et acteur. Plus connu pour ses rôles de paumé (dans Mektoub ou Tresses, par exemple) que pour les beaux films qu’il a réalisés, le cinéaste est de loin le plus passionnant parmi les représentants de la “nouvelle vague” marocaine. Chacun de ses films, court ou long, a été un événement artistique salué par la critique, couvert de prix, mais très peu vu par le (grand) public. Son dernier, WWW. What a wonderful world, qui a bluffé les pourtant assez chauvins critiques égyptiens (Grand prix du dernier Festival d’Alexandrie), est le favori logique du Festival national du film de Tanger, en cours jusqu’au 26 octobre. En attendant son prochain, une comédie musicale actuellement en post-production… Par son audace et ses partis-pris esthétiques, autant que pour la modernité son propos, le cinéma de Faouzi Bensaïdi s’inscrit dans un courant “réformiste” qui traverse le cinéma arabe contemporain, aux côtés d’un Elia Suleiman (“Intervention divine”) ou d’un Hany Abu-Assad (“Paradise now”).

TelQuel - Karim Boukhari

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