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Football marocain : Rouges et beurs

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17 février 2004 - 23h45 - Sport

Moi, Marouane Chamakh, né en France, jouant à Bordeaux, de père footballeur, originaire d’Aïn Sebaa, décline l’offre des Bleus et choisit de plein gré de défendre les couleurs du Maroc. Ich, Youssef Mokhtari, ould Rif, parlant allemand, m’engage à bombarder les cages des équipes adverses, au nom du Maroc, pays des hommes libres.

Moi, Youssef Hajji, ayant une pensée émue pour les Imazighen d’Ifrane, décide de porter le maillot du Maroc pour démontrer que je viens d’un pays de félins. Moi, Jawad Zaïri, trublion insaisissable, décide, sans que l’on m’y force ni qu’on me bassine de patriotisme béat à la RTM, de pointer du doigt ce Maroc que j’aime, à ma façon. Soy Moha Yacoubi, fils du Nord, hispanisé, retraverse le détroit, le cimetière des pateras, pour surfer sur la vague d’un exploit marroqui. Ana, Talal Karkouri, Rajaoui de souche, servant de rempart à Paris, monte la garde, dima, dima ...
Pas besoin de mots pour passer le message. Leurs gestes, leurs actes parlent pour eux. Le Maroc qu’ils nous ont fait découvrir lors de cette CAN sent la vie grâce à une identité recomposée par la diaspora. Ce Maroc est un melting pot, où se côtoient des rouges et des beurs, des fils du terroir en exil professionnel et des fils de deuxième génération, encore émus de vivre leur appartenance nationale. Le Maroc devient, pour une fois, une entité à laquelle des jeunes adhèrent de leur libre arbitre et finissent par prendre goût.
En somme, par le foot, un Baddou Zaki, plus compétent, rigoureux et fédérateur que n’importe quel responsable politique en vue, réussit un beau doublé. Il apprend à tous les xénophobes de chez nous et autres racistes de tous poils que le Maroc serait en perte de vitesse si on s’entêtait à le réduire à son arabité ou à son territoire. Et apprend à Tarik Ramadan et autres prosélytes, qui surfent sur l’acculturation des jeunes Maghrébins en Europe, qu’il y a bien des beurs qui ne s’identifient pas à l’islam d’un autre âge pour exister collectivement mais s’accrochent à leur nation en mutation pour s’affirmer.
Par l’exploit footbalistique de cette équipe jeune, polyglotte, soudée et sentant la joie d’être ensemble, le Maroc multiple a de nouveau un sens. Oublié ce Maroc fissuré par des individualités qui se boudent. Oubliée, l’image d’un Maroc d’ici et d’ailleurs qui s’exclue mutuellement, comme ce fut le cas dans la CAN 2000. Rappelez-vous comment Abdeslam Ouaddou, rationnel comme un homme du Nord et austère comme un homme du Sud, avait quitté le groupe pour incompatibilité d’humeur. Rappelez-vous combien Mustapha Hajji avait souffert de l’à- priori d’intrus ou d’étranger, qu’on lui collait jusque dans un restaurant à Casablanca, à chaque fois qu’il était moins bon que d’habitude. Tout est quasiment effacé par cette mise en symbiose inespérée.
La confiance, voilà le mot-clé et le moteur de cette joie retrouvée. Sans la ténacité de Zaki, elle aurait fait défaut. Premier objet de toutes les méfiances, l’entraîneur lui même, un Marocain d’ici. Il a beau avoir une statue à Majorque érigée en son honneur, des diplômes high level d’Angleterre, terre de la genèse du football, il a longtemps été considéré comme une roue de secours nationale. Il a fallu attendre Tunis et le démenti sur le terrain pour que les sceptiques, les trouble-fêtes et les responsables hautains qui ne croient qu’à l’encadrement étranger - souvent efficace par ailleurs - cessent de lui asséner des coups bas. Deuxième objet des méfiances, cette équipe, composée quasi exclusivement de beurs et d’expatriés. Comme s’il fallait une dose d’oulad l’blad, quoique de moindre technicité, pour s’assurer qu’il s’agit bien du Maroc. Or, sur le terrain, il s’est avéré qu’on n’est Marocain ni par sa langue ni par son lieu de naissance, encore moins par son lieu de résidence... mais par son esprit, son courage et le non-dit qui crée la communion. Troisième objet de méfiance, l’âge des joueurs. Tous des jeunes, avec le seul vétéran Naybet pour rassurer. Encore une fois, sur la pelouse, on a découvert que l’expérience n’a pas d’âge, la maturité non plus, et qu’une fois libérés du paternalisme et de l’autoritarisme d’ici, les Marocains deviennent plus inventifs, plus libres et surtout plus entreprenants. Il suffit de leur faire confiance, quand ils le méritent. Faites un tour dans nos écoles. Vous verrez qu’on en est loin. Heureusement qu’il y a les rouges et beurs, finalement !

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