Un fossile vieux de millions d’années porte la chahada : l’énigme de Marrakech

- 22h00 - Maroc - Ecrit par : Sébastien A.

Acheté dans un souk de Marrakech il y a 32 ans, un fossile du Jurassique intrigue aujourd’hui les scientifiques espagnols. Sur ses deux faces figure la profession de foi musulmane, gravée en arabe. Des chercheurs viennent de découvrir pourquoi cet ancien coquillage aurait été transformé en talisman.

En 1994, dans le souk de Marrakech, un curieux fossile change de propriétaire. L’objet ressemble à une pierre ordinaire, à un détail près : des caractères arabes apparaissent en relief sur ses deux faces. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que trois chercheurs espagnols se penchent sur cette particularité et proposent une explication inattendue.

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Car cette pierre est en réalité le moulage naturel d’un coquillage marin ayant vécu au Jurassique, il y a des millions d’années. L’animal a disparu depuis longtemps, mais sa forme a été préservée dans la roche. Les inscriptions, elles, sont beaucoup plus récentes. Réalisées en écriture coufique, elles reproduisent la chahada, la profession de foi musulmane : « Il n’y a de dieu qu’Allah et Mohammed est son prophète ».

L’objet proviendrait des montagnes de l’Atlas, près de Marrakech, une région où les roches conservent de nombreux témoignages d’anciennes vies marines. Il est aujourd’hui conservé au Musée géominier de Madrid. Les chercheurs de l’Université Complutense et du Conseil supérieur de la recherche scientifique espagnol (CSIC) viennent de lui consacrer une étude publiée dans le Journal of the Geological Society.

Un talisman pour contrer les pouvoirs attribués aux fossiles ?

Pourquoi avoir gravé une inscription religieuse sur un coquillage fossilisé ? Pour les scientifiques, la réponse pourrait se trouver dans certaines croyances autrefois répandues dans l’Atlas. Des fossiles marins étaient alors considérés par certaines communautés berbères comme des objets dotés de pouvoirs particuliers, parfois utilisés dans des pratiques de divination ou de sorcellerie.

La chahada aurait précisément servi à neutraliser ces pouvoirs supposés, en plaçant l’objet sous une signification religieuse islamique. Les chercheurs situent la réalisation de cette gravure entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Ils envisagent également un lien avec les débats sur l’évolution des espèces qui circulaient alors dans le monde arabe.

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Pour comprendre l’objet, deux paléontologues, Juan Carlos Gutiérrez-Marco et Sara Romero, ont travaillé avec Delfina Serrano Ruano, spécialiste de la langue et de la culture arabes. Leur étude présente ce fossile marocain comme le premier exemple documenté d’un talisman islamique portant une inscription religieuse sur un vestige préhistorique.

Un autre fossile portant des caractères arabes avait déjà été identifié en Palestine. Mais son inscription n’était pas religieuse. Celui de Marrakech se distingue donc par sa double histoire : celle d’un animal marin disparu depuis des millions d’années et celle d’un objet auquel des hommes ont donné, bien plus tard, une fonction spirituelle.