France : Les papiers de vos parents, s’il vous plaît !

- 00h00 - France - Ecrit par : L.A

Lorsque Nicolas Sarkozy relie identité nationale et immigration, lorsque les discours s’emballent et la méfiance affleure, plusieurs millions de Français pensent sans doute à l’histoire tourmentée de leur famille. Selon Guy Desplanques, chef du département de la démographie de l’Insee, environ 10 % des personnes qui naissent chaque année en France ont deux parents nés à l’étranger. Depuis les années 1960, ce chiffre a parfois varié - il atteignait 12 % à la fin des années 1970, il est tombé à 9 % en 2003 -, mais il permet de saisir l’ampleur de cette France venue d’ailleurs.

Pour certains, cette histoire d’immigration est encore fraîche. Pour d’autres, elle est plus lointaine, enfouie dans la mémoire d’une famille qui a préféré oublier l’épopée parfois douloureuse du franchissement des frontières. Elle surgit alors à la faveur d’un dérapage politique, d’un événement familial ou d’une simple démarche administrative. C’est ce qui est arrivé à Kristian Feigelson, sociologue, qui raconte avoir découvert, lors d’une demande de renouvellement de passeport, qu’il n’était pas un Français "aussi français que les autres".

Pour obtenir une carte d’identité sécurisée ou un passeport électronique, l’administration refuse désormais de reproduire le document périmé, comme elle le faisait auparavant. Elle procède désormais à un "examen approfondi" de la situation du demandeur au regard de l’identité, mais surtout de la nationalité. Lorsque la copie intégrale d’acte de naissance indique que les deux parents sont nés à l’étranger, elle exige donc une "preuve" de la nationalité française. Certains acceptent volontiers de se plier à cette nouvelle exigence, d’autres s’en offusquent.

Face à cette demande, Kristian Feigelson a eu le sentiment d’appartenir à une "sous-catégorie de citoyens". "Comme s’il y avait des vrais Français, dont les parents sont nés en France, et des faux, dont les parents sont nés à l’étranger." "J’étais stupéfait, raconte-t-il. Je suis français, je suis né en France de parents français, je vis en France et je n’imaginais pas devoir un jour apporter la preuve de ma nationalité devant une administration." Ce contre-temps administratif l’a replongé dans l’histoire de la famille Feigelson, qui a fui l’URSS dans les années 1930 pour rejoindre Berlin, puis Anvers et Paris. "Ils croyaient être en sécurité en France, mais, sous le régime de Vichy, ils ont été pourchassés comme juifs étrangers, raconte ce sociologue de la Sorbonne. En juillet 1942, ils ont échappé à la rafle du Vél’d’hiv grâce à un policier qui a prévenu la concierge."

En demandant à Kristian Feigelson le certificat de naturalisation de son père, l’administration a réveillé une histoire douloureuse qui, malgré l’enracinement de la famille en France, n’est pas vraiment "passée". "Sous le régime de Vichy, mon père a rejoint la Résistance et s’est engagé dans les chasseurs alpins, ce qui lui a valu la croix de guerre 1939-1945, poursuit-il. Une fois naturalisé, en 1946, il a souhaité reconstruire sa vie en s’intégrant à la société française. Il a fallu près de trente ans à cette société pour réexaminer ce passé, comme l’a noté l’historien américain Robert Paxton. Mon père, lui, n’a jamais pu nous en parler."

"Un peu plus compliqué pour moi"

Le temps a passé, les enfants ont grandi, mais l’inquiétude ne s’est pas totalement dissipée. Pour M. Feigelson, l’accès aux "papiers" et à la nationalité reste, aujourd’hui encore, une question sensible. "De 1930 à 1946, ma famille a vécu en France sans papiers, remarque-t-il. Ironie de l’histoire, les premiers documents officiels qu’ils ont obtenus sont des faux, délivrés en 1942 par la préfecture de Valence. Et ce sont des certificats de baptême établis par un pasteur protestant qui leur ont permis d’échapper à la déportation."

Myriam Saïd fait, elle aussi, partie d’une famille qui a souvent traversé les frontières. Née à Paris, sa mère est partie vivre dans les années 1950 à Rabat, où elle a épousé un Marocain. Les mariages mixtes étaient encore rares, les obstacles administratifs fréquents, et la mère de Myriam a voulu devancer les difficultés que pourraient un jour rencontrer ses enfants. Aussi a-t-elle demandé au consulat de France, à Rabat, un certificat de nationalité au nom de chacun d’eux. "C’est un vieux papier qu’elle m’a donné lorsque j’avais 16 ans, sourit aujourd’hui Mme Saïd. Je le garde comme la prunelle de mes yeux car je sais que l’administration peut me le réclamer."

Mme Saïd, qui est aujourd’hui modéliste à Paris, a grandi au Maroc, fait ses études en Belgique et aux Etats-Unis, puis travaillé en Italie, au Maroc et en France. Lorsqu’elle a voulu se faire établir un passeport électronique, la mairie du 9e arrondissement de Paris lui a demandé un certificat de nationalité. "Je ne m’en suis pas offusquée, car je suis habituée à ce que ce soit un peu plus compliqué pour moi que pour les autres, raconte-t-elle. J’ai un nom de famille qui ne vient pas d’ici et je sens bien qu’il y a des gens qui pensent que je ne suis pas aussi française que les autres. Mais ce n’est pas grave, l’avenir est au métissage !" Myriam Saïd a aujourd’hui une fille de 8 ans, dont le père est turc. "Je vais faire comme ma mère, conclut-elle. Je vais lui demander un certificat de nationalité dès maintenant, pour qu’elle soit tranquille plus tard."

Le Monde - Anne Chemin

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