"Ils veulent nous rendre fous"

- 11h18 - Maroc - Ecrit par :

Les journalistes se sentent harcelés et surveillés en permanence par une multitude de services. Le directeur de l’hebdomadaire "Tel Quel" appelle ses confrères à ne pas tomber dans le piège de la paranoïa.

Ce qui va suivre vous semblera difficile à croire. Croyez-le, pourtant. J’en témoigne personnellement, ainsi que de nombreux journalistes parmi mes amis. Commençons par Karim Boukhari, rédacteur en chef du "Journal hebdomadaire" à Casablanca. Mercredi 4 juin, il est au bureau quand on lui apporte une convocation (“urgente”) de la police. On le prévient aussi que deux policiers l’attendent, à la réception. En effet. Ils sont en civil, et disent à Karim qu’en vertu de la convocation qu’il vient de recevoir il est attendu au commissariat central de Casablanca, à 15 heures précises. Karim y va. On lui annonce que “le chef”, qui doit le recevoir personnellement, est en déplacement à Rabat. Ledit chef est un certain Khyam, actuel numéro un par intérim (officieusement) de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ).

Jamali, le numéro un officiel, est depuis quelque temps, semble-t-il, affecté à la Direction centrale de la police judiciaire (PJ), à Rabat. Bref. Karim patiente, puis s’impatiente. Que lui veut-on, au juste ? Il met une bonne demi-heure à sympathiser avec l’inspecteur de service, avant que ce dernier ne lui lâche (au milieu d’une conversation badine truffée de pièges, dont un concernant le roi) : “Entre nous, je pense qu’il s’agit d’une affaire nationale.” Et de relâcher Karim, non sans avoir pris le soin de lui demander son numéro de portable. Comme s’ils ne l’avaient pas...

Deuxième scène. Votre serviteur, Ahmed R. Benchemsi, est tranquillement installé à son bureau, quand il reçoit un appel sur sa ligne directe. L’homme se présente comme un procureur (un certain Cherkaoui si mes souvenirs sont bons) et déclare, sur un ton très autoritaire, que 71 plaintes ont été déposées contre "Tel Quel" par 71 “associations” différentes. Il semblerait qu’il s’agirait de 71 atteintes à la sacralité. Enfin, c’est ce que disait l’homme au téléphone. Me ressaisissant, je lui demande comment cela se peut-il qu’un procureur appelle pour annoncer cela. N’y a-t-il pas de procédure légale en la matière ? Progressivement, l’homme s’adoucit, puis finit par raccrocher. Après un instant de flottement, je consulte par téléphone un avocat de mes amis, célèbre défenseur des droits de l’homme. Sa réaction, en gros : “Classique : ils veulent te faire peur. Laisse tomber, ces plaintes n’existent pas.” En effet. Cette scène s’est déroulée il y a plus d’un mois, je n’ai plus entendu parler de cette histoire depuis.

Troisième scène. Un journaliste de mes amis (il ne souhaite pas que son nom soit mentionné, et je le comprends sans peine - appelons-le Flane) est chez lui, en train de dormir, après une nuit de bouclage. Il entend, dans un brouillard, sa mère parler à deux inconnus. De lui. Il descend et voit deux messieurs en civil en train de prendre scrupuleusement des notes sur son enfance, son parcours au lycée, ses études, son employeur actuel, etc. Il congédie violemment les deux hommes et remonte dormir, furieux, mais vaguement inquiet. Quelques jours plus tard, le même journaliste n’est pas chez lui quand un inconnu tape à la porte. C’est le frère de notre confrère qui lui ouvre. L’homme dit qu’il doit de l’argent à Flane, “son ami”. Entre autres explications confuses, il montre furtivement au frère de Flane une carte de visite sur laquelle il était inscrit “marchand d’armes”. Vous êtes libre de me croire ou pas. J’affirme (et mon ami aussi) que c’est l’exacte vérité.

Quatrième scène, Driss Bennani, journaliste à "Tel Quel", reçoit, pendant son absence, une visite à domicile. Deux hommes en civil annoncent à sa maman qu’ils sont du “ministère de l’Intérieur” (c’est ce qu’ils ont dit) et cherchent, en toute simplicité, à “embaucher”. Plus de nouvelles depuis, mais Driss a entendu la même histoire, racontée par au moins cinq de ses collègues. Certains parmi eux ont accepté le “recrutement”. Je ne dirai évidemment pas lesquels. Sauf, peut-être, en privé, à mes confrères directeurs de publications chez qui ces jeunes “recrutés” travaillent encore (évidemment) comme journalistes.

Voilà... J’en oublie sûrement quelques-unes. Au fait, une fourgonnette de police est stationnée depuis quelques jours à 200 mètres des bureaux de "Tel Quel". Apparemment, m’ont dit mes collègues, ce n’est pas la première fois qu’ils la voient. Bon, nous sommes plusieurs, dans ce quartier, inutile de faire dans la paranoïa. Ce n’est sans doute pas après nous qu’ils en ont. Ou peut-être sont-ils là pour nous protéger. Ou peut-être... Stop !

Stop. Nous n’allons pas tomber dans le piège. Le piège qui consiste à chercher désespérément une rationalité à tout cela. C’est probablement ce que veulent quelques hauts sécuritaires, quelque part dans une belle villa de Rabat, ourdissant ces petits scénarios déments. Pour nous rendre fous, justement. Qu’ils se rassurent : nous ne le deviendrons pas. Le cas Ali Lmrabet est suffisamment effrayant - cet homme en est arrivé à mener une grève de la faim illimitée (depuis plus d’un mois) et il va très mal - pour que nous soyons tous réveillés, et bien réveillés. Nous n’avons pas peur. Il n’a y aucune raison. Ces petits calculs ne sont que des petits calculs, rien de plus.

A moins que l’explication ne soit beaucoup plus simple. Oui, les journalistes sont dans le collimateur des “services” (Lesquels ? Seul Dieu le sait). Mais lesdits services sont très mal organisés. Ils ne coordonnent rien et frappent chacun de son côté, sans concertation. En fait, ils sont pires que désorganisés : ils sont tout simplement idiots. Et pourquoi diable aurions-nous peur d’idiots ?

TelQuel - Ahmed R. Benchemsi

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