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L’élection législative dans le Moyen-Atlas marocain

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27 septembre 2002 - 22h22 - Maroc

Ici, dans ces montagnes du Moyen-Atlas où il tombe de 1 à 2 mètres de neige chaque hiver, la vie est dure, mais les gens n’ont pas l’habitude de se plaindre.

Tous se disent "génétiquement berbères", ce qui ne les empêche pas de se sentir Marocains, et s’ils doivent quitter la région pour trouver un emploi, c’est presque toujours à regret. "Les investissements se font sur la côte, à Rabat, Casa, et Tanger, et nous, on n’existe pas", soupirent-ils, désabusés, avec le sentiment que "les secteurs à 100 % berbères sont encore plus délaissés que les autres". Azrou ("le rocher") tire son nom de l’impressionnant pic autour duquel cette localité a été bâtie. Perchée à 1 400 mètres d’altitude, c’est une ville de 60 000 habitants, non dénuée de charme avec ses toits de tuiles vertes, ses nids de cigogne en haut des cheminées et le chant du muezzin qui, cinq fois par jour, se mêle au braiment des ânes.

Moutons à perte de vue, pommiers et forêt de cèdres : telles sont les ressources de la région. Toute production locale, y compris le bois, est envoyée sur la côte atlantique pour y être traitée, au grand désespoir des habitants qui attendent une industrie comme le messie. Le taux de chômage tourne, selon les élus, autour de 60 %. L’analphabétisme, celui des femmes surtout, atteint également des records : 70 % à 80 %. Et pourtant la plupart des gens affirment avoir l’intention de voter aux législatives du 27 septembre.

Mais comment tenir un stylo dans sa main pour la première fois et cocher un bulletin de vote quand on n’a jamais écrit ? Certains avouent qu’ils redoutent d’"être la risée du village" et qu’ils verront, le jour venu, s’ils persistent dans leur projet de voter ou s’ils y renoncent. Il est probable, en réalité, qu’ils suivront des consignes, car le vote, ici, est avant tout tribal. Pour l’heure, ils se laissent courtiser par les partisans des 26 listes en compétition dans la province d’Ifrane (pour deux sièges seulement !).

AUCUNE NE PORTE LE VOILE

Ce soir, Ouhali Hamou, physique de jeune premier et tête de liste du Front des forces démocratiques, (une formation de gauche), organise une réunion d’information à l’intention des femmes, dans le petit village d’Aïn Leuh. Elles sont une trentaine, en djellabas multicolores, au premier étage d’une masure, à entourer l’orateur et à lui exposer leurs problèmes. Aucune ne porte le voile ni même le foulard islamique. Un petit fichu noué sur la tête fait l’affaire. Les islamistes ne font pas recette dans les campagnes marocaines, à l’inverse des agglomérations et des bidonvilles...

Très à l’aise, les participantes interpellent ce vétérinaire de profession, enseignant à l’Institut agronomique de Rabat. Que compte-t-il faire pour le réseau d’assainissement des eaux du quartier ? Et pour les ordures qui traînent dans la rue ? Le candidat député tente de leur expliquer que ces questions ne sont pas de son ressort, mais les femmes ne veulent rien entendre.

Hassan Oubelkass, commerçant, député sortant et tête de liste de la petite formation de gauche Parti socialiste démocratique, aime à se présenter comme "le candidat des pauvres", ce qui exaspère ses rivaux.

Fait exceptionnel pour un parlementaire, il passe plus de temps dans sa circonscription qu’à Rabat. Ce soir, dans son salon, une cinquantaine d’hommes sont rassemblés autour de lui, abattus. Tous sont au chômage.

Le désespoir est palpable. Ce sont des fidèles parmi les fidèles, qui ont "voté Hassan" en 1997 et le feront encore vendredi. "Eux, au moins, ne me vendront pas pour quelques dirhams !", lâche Oubelkass, dans une claire allusion aux méthodes employées par ses adversaires.

Car l’argent coule à flots dans la province d’Ifrane, comme partout ailleurs ces jours-ci au Maroc, à l’occasion du scrutin du 27 septembre. Si le palais royal et le gouvernement Youssoufi ont promis la transparence et garanti la neutralité de l’administration, la population, elle, a gardé ses méthodes d’antan ! "Et comment le lui reprocher ? La misère ne va pas avec la démocratie," soupire le docteur Mustapha Yaagoubi, tête de liste d’une formation née il y a six mois, le parti Laahd.

"CHAQUE VOIX COMPTE"

"A chaque fois que j’essaie d’expliquer l’intérêt de ce scrutin, et le fait que chaque voix compte, les gens m’interrompent par cette question : "Combien tu me proposes ?"", raconte de son côté un jeune militant, découragé. Dans ces contrées à fort taux de chômage, souligne-t-il, "les élections sont toujours une occasion de se faire du fric,"sans que l’on puisse parler de corruption, au sens propre du terme.

Comment qualifier, par exemple, la pratique qui consiste à payer des "figurants" (entre 50 et 150 dirhams la journée) pour défiler dans les rues comme de vrais supporteurs, avec des cris d’enthousiasme et des banderoles à la gloire de tel ou tel candidat ? Bien qu’ils le nient, les trois quarts des têtes de liste concourant dans la province d’Ifrane utilisent ce subterfuge. "C’est vrai, l’argent n’a pas disparu, et il faudra encore du temps pour transformer les mentalités, mais tant de choses ont déjà changé ces dernières années au Maroc ! souligne Abdelaziz, ex-détenu politique et correspondant local du journal El-Monaadaf. Et après tout, si les gens profitent encore quelque temps de l’occasion qui leur est donnée de gagner un peu leur vie, pourquoi pas ? L’essentiel est que, dans le secret de l’isoloir, ils puissent faire leur choix en toute liberté, vendredi, et que ce choix soit respecté. Et, pour ma part, je crois qu’il le sera."

Florence Beaugé pour Le Monde

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