Le mariage des mineures reste une réalité au Maroc

- 16h44 - Maroc - Ecrit par : Bladi.net

Il porte un élégant complet noir. Elle, un foulard et un pull blancs sur une robe beige. Miloud, 29 ans, et Fatim-Zohra, 16 ans, attendent patiemment dans l’affairement des familles et les pleurs d’enfants, au premier étage du tribunal de Mohammedia, ville industrieuse à trente kilomètres au nord de Casablanca.

Salle 21 : c’est là, à huis clos, que le juge des mineurs s’apprête à les recevoir pour leur accorder, ou non, l’autorisation de se marier. Une sorte de dérogation puisque, depuis début 2004, l’âge légal du mariage, pour les filles, est passé de 15 à 18 ans.

Le couple, qui s’est rencontré il y a quatre mois, est confiant. La date de la cérémonie est déjà fixée : « février », annonce, tout sourire, la fiancée.

Questionnés au sujet de l’affaire Al Maghraoui, ce cheikh intégriste de Marrakech qui, début septembre, a mis en ligne sur son site une fatwa (avis religieux) autorisant le mariage des fillettes dès 9 ans, ils affichent leur dégoût. « Leur place est à l’école », s’indigne Fatim-Zohra qui, elle, a quitté le système scolaire depuis deux ans.

Me Mourad Bekkouri, un avocat de Rabat, a porté plainte contre le cheikh, un coup médiatique qui a pu amener les autorités à rompre leur silence : dimanche 21 septembre, le Conseil supérieur des oulémas, haute instance religieuse du Maroc, a dénoncé ce « mystificateur ».

10 % des mariages concernent des mineures

Mais près de cinq ans après l’entrée en vigueur du nouveau code de la famille, la moudawana, le mariage des mineures, représente encore 10 % des unions dans le pays.

« En 2006, près de 89 % des demandes de mariage de mineures ont été acceptées », évalue Nabila Jalal, 27 ans, assistante juridique à la Ligue démocratique pour les droits des femmes (LDDF), qui a mené sa propre enquête de terrain.

Afin de ménager les islamistes, le code de la famille a laissé une marge à la jurisprudence pour des « exceptions », sans fixer d’âge minimum.

Le cas de Fatim-Zohra est fréquent : « Je n’ai rien à faire à part travailler dans la cuisine avec ma mère. Je veux me marier, pourquoi attendre ? Un an et demi, c’est trop long. Ce n’est pas tous les jours qu’un mari se présente », justifie la jeune fille.

« Par superstition, repousser une demande, c’est risquer le châtiment de ne jamais se marier », explique la sociologue Soumaya Naâmane-Guessous. Fatim-Zohra n’aura pas à s’inquiéter : au bout d’une audience de cinq minutes entre le juge, elle-même, son père et son fiancé, leur demande est acceptée.

« Il nous a juste demandé si on était d’accord, où et de quoi on allait vivre », rapporte la future mariée, qui va s’installer dans la famille de Miloud, mécanicien.

Nabila Jalal déplore le laxisme des tribunaux : « Ils sont censés faire une enquête sociale, mais ne demandent pas même les fiches de paie. Quant à l’examen médical requis par la loi, il se réduit à un simple coup d’œil à la fille pour voir si elle est bien portante et peut avoir des bébés. »

Une plainte pour viol ou un mariage

Lahsen Nadane, juge des mineurs au tribunal de Mohammedia (qui, en 2006, a autorisé à se marier une fille de 13 ans et sept autres âgées de 14 ans), assure vouloir faire le bonheur des familles : « Une fois sur trois, elles se présentent à moi alors que la fête est prête, la fille a le henné sur les mains, parfois elle est déjà enceinte ! Que voulez-vous que je fasse ? »

Un cas fréquent : « Pour épargner à sa famille le déshonneur d’une grossesse illégitime, un père porte plainte contre son présumé gendre pour viol, assurant au juge qu’il est prêt à lui pardonner s’il épouse sa fille », explique Soumaya NaâmaneGuessous.

Dans certaines régions très pauvres et marginalisées du Maroc comme le Rif ou l’Atlas, où une fille, a fortiori déscolarisée, est considérée « jdate » (prête) dès la puberté, la majorité d’entre elles sont unies en toute illégalité dès 13 ou 14 ans, via le mariage dit « orfi » (coutumier).

« Cela se passe entre les familles, sans juge ni notaire, avec seulement la lecture de la fatiha (sourate du Coran), quelques cadeaux, un mouton, et les youyous pour prendre le voisinage à témoin », poursuit la sociologue. « Avec pour conséquences des “épouses” sans droits en cas de violence, de répudiation ou de décès du mari, des enfants sans papiers », déplore Najat Ikhich, présidente de la Fondation Ytto.

« Une situation qui n’arrive pas que chez les pauvres. Récemment une grande famille islamiste de Casablanca a marié le fils, pharmacien, à une fille de 14 ans », note Soumaya Naâmane-Guessous, qui récuse, cependant, tout « alarmisme » : « Le mariage des mineures n’est pas un fléau et a baissé à l’échelle du pays, où les femmes se marient maintenant à 30 ans en moyenne. La moudawana est là, c’est un énorme acquis. Mais son application est gangrénée par la corruption. »

Dans tout le Maroc, les militantes attendent avec hâte une évaluation rigoureuse. Tout comme elles attendent, toujours, une vraie campagne de sensibilisation.

« L’État a gaspillé des millions en spots télévisés alors que les villages les plus concernés n’ont même pas l’électricité » et n’ont donc pas pu être touchés, s’indigne Najat Ikhich.

Source : La Croix - Cerise Marechaud

  • Plus de 33.000 mariages de mineures en 2007

    4 ans après la révision de la moudawana et malgré le mariage légal à 18 ans, 33.000 mariages de mineures marocaines ont eu lieu en 2007. Selon la Ligue démocratique des droits des femmes (LDDF), près de 87% des mariages de mineures soumis au juge ont été approuvés.

  • Les autorités marocaines ferment le site du "cheikh" Maghraoui

    Les autorités marocaines viennent de décider la fermeture du site internet de Mohamed Maghraoui, auteur de la fatwa autorisant le mariage de fillettes dès l'age de neuf ans.

  • Maroc : l'irrésistible hausse des mariages précoces

    Au Maroc, les associations qui luttent en faveur des droits des femmes déplorent le fait que les mariages des mineures aient augmenté, en dépit d'une loi encadrant de façon draconienne ce type d'union. Néanmoins, de façon globale, les choses avancent pour les femmes au Maroc, en particulier au niveau de la législation.

  • Les Marocaines déçues par l'application du code de la famille

    Khadija Aga avait 33 ans. Le 29 octobre, elle a quitté son domicile près de Casablanca, avec ses trois fillettes âgées de 12, 7, et 2 ans. Quelques heures plus tard, elle s'est jetée avec ses enfants sous un train. Le matin même, la jeune femme avait donné à son mari, à contrecoeur, l'autorisation de prendre une seconde épouse. Khadija était enceinte d'une quatrième fille. "Son mari voulait des garçons. C'est pour cela qu'il avait décidé de prendre une deuxième femme", disent les voisins.

  • Plus de divorces en 2007, la faute à la Moudawana ?

    Le Code de la famille, entré en vigueur en février 2004, est-il la première cause de l'augmentation du nombre des divorces au Maroc ? Les statistiques officielles émanant du ministère de la justice indiquent en effet un accroissement du nombre de couples qui ont décidé de mettre fin à leur mariage. Pour l'année 2007, selon ces statistiques il y a eu 49.232 divorces, dont 27.904 conclus à l'amiable, et 21.328 enregistrés sous forme de divorce judiciaire.

  • Moudawana : mentalités bloquées

    Cinq années après son entrée en vigueur, quel bilan peut-on dresser de l'application du nouveau Code de la famille ? Entre l'optimisme de certains et le pessimisme d'autres, il est difficile à établir. Toutefois, l'on s'accorde à dire que bien que le changement soit lent, des progrès sont bien là.

  • Khouribga/Affaire Jeniffer : "Il n'y a pas de séquestration ni de mariage blanc"

    Nadia Moumen est rentrée de son séjour au Maroc le 20 septembre dernier. Et elle est en colère. D'abord parce que son appartement angoumoisin a été vidé de ses écrans plasma et de ses équipements hi-fi et électroménagers et que sa Golf stationnée dans la rue a disparu « le jeudi 18, à 19 h ». « C'est la voisine qui a vu deux jeunes partir avec la voiture qui a été retrouvée endommagée à Saint-Yrieix. C'est forcément des gens qui connaissaient les lieux. Et il n'y en a pas beaucoup », lâche-t-elle.

  • Plus de 41.000 mineures mariées en 2010 au Maroc

    En 2010, 41.098 actes de mariages de mineures ont été conclus contre 33.253 actes en 2009, soit une hausse de 23,59%, selon le ministère marocain de la Justice. Scandalisée, la Ligue démocratique pour les droits de la femme (LDDF), assimile ces actes à de la pédophilie autorisée.

  • Une reprise en main des pratiques de l'islam

    Le roi Mohammed VI a dévoilé ce samedi les axes d'un plan de réforme du champ religieux. Il concerne notamment le Conseil supérieur des oulémas, les imams et les mosquées, ainsi que la communauté marocaine établie à l'étranger. La réforme intervient quelques jours après le tollé suscité par la fatwa d'un théologien marocain, autorisant le mariage des filles dès l'âge de 9 ans. Lors de l'annonce de la réforme, le roi Mohammed VI a souhaité que les responsables religieux marocains oeuvrent en faveur d'un islam modéré.

  • Le Roi veut contrôler l'Islam marocain

    Ni le lieu ni le moment n'avaient été choisis par hasard. C'est à Tétouan, ville du nord du Maroc, très traditionnelle et marquée par l'intégrisme, que le roi Mohammed VI a choisi d'annoncer, samedi 27 septembre, une réforme du dispositif religieux dans le royaume. Le souverain chérifien a dévoilé ce plan dans les heures qui ont suivi "la Nuit du destin", considérée comme la plus sainte de l'année par les musulmans car elle marque, quelques jours avant la fin du ramadan, la révélation du Coran au prophète Mahomet. Fort de sa fonction de "Commandeur des croyants" (chef suprême des musulmans), Mohammed VI a décidé la mise à niveau des institutions religieuses et un meilleur encadrement des prédicateurs du royaume.