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Au Maroc, l’hôpital qui tue

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16 février 2008 - 12h15 - Société - Par: Bladi.net

On les appelle infections nosocomiales : ce sont des maladies contractées à l’hôpital, affectant malades… et personnel soignant. Enquête sur un tabou des hôpitaux marocains.

Le 9 décembre 2007, Jihane Ankaoui, une étudiante en 5ème année de médecine dentaire, meurt des suites d’une hépatite virale contractée au Centre hospitalier (CHU) Ibn Sina à Rabat. Son décès provoque un tollé au sein de la faculté dentaire : ses collègues organisent un sit-in de protestation, où ils pointent, entre autres, le “manque de matériel de stérilisation”. D’après eux, la défunte aurait, suite à un contact établi avec une malade hospitalisée pour des soins de gencives, contracté une hépatite fulminante, une variante de l’hépatite qui peut provoquer la mort en quelques jours. La direction du CHU, pas du tout d’accord avec ces allégations, enclenche une enquête qui conclut que le malade supposé avoir transmis l’infection à la défunte n’avait pas l’hépatite. “En plus, une hépatite ne se transmet pas en quelques jours. Il lui faut des mois pour atteindre ce degré de nocivité”, justifie le Pr Charif Chefchaouni, directeur du CHU Ibn Sina. De quoi Jihane est-elle morte alors ? Une deuxième hypothèse commence à faire des émules. “Avant sa mort, elle avait une brûlure à la main qu’elle n’a pas soignée. Il se peut qu’elle ait contracté le virus par cette voie”, précise un de ses collègues. Le père de la victime, Mahmoud Saleh Ankaoui, un Saoudien installé au Maroc, refuse d’admettre qu’une simple brûlure puisse aboutir à la mort. Et il menace de poursuivre les directions de l’hôpital et de la faculté en justice. “Ma fille a été sacrifiée à cause de leurs fautes”, tempête-t-il.

CHU Ibn Sina, champion national !

Combien de patients, d’infirmiers et de médecins meurent des suites d’infections hospitalières ? Le sujet est tabou. Il l’est d’autant plus que les médecins refusent d’inclure le cas de Jihane dans la case des infections dites nosocomiales. Pour eux, ces infections se transmettent uniquement aux patients. “Au cas où un médecin ou un infirmier est atteint, son cas est considéré comme un accident de travail. En plus, ce qui est arrivé à Jihane est le produit d’une contamination et non d’une infection bactériologique”, précise le Pr Chefchaouni.

Les facultés de médecine regorgent de thèses de doctorat sur les infections nosocomiales, considérées comme un problème de santé publique au Maroc. Mais, ayant pour champ d’investigation un seul service hospitalier, celles-ci ne renseignent pas sur l’ampleur du phénomène. La seule enquête nationale, effectuée par le ministère de la Santé, est complètement dépassée. Elle date de 1994. À l’époque, le ministère avait mené une investigation sur 24 hôpitaux publics et avait abouti aux résultats suivants : une prévalence de 9,5% pour le CHU Ibn Sina, 11,8% pour le CHU Ibn Rochd à Casablanca, 7,7 % pour les hôpitaux régionaux, et 4,1 % pour les provinciaux. Ces chiffres montrent que la fréquence des infections nosocomiales est d’autant plus forte que l’hôpital connaît un flux important de malades. Aucune enquête nationale n’a, depuis, été menée et, aujourd’hui, le ministère a renvoyé le problème aux quatre CHU du pays (Marrakech, Fès, Casablanca et Rabat) qui se sont dotés chacun d’un comité dit de lutte contre les infections nosocomiales.

Hygiène, où es-tu ?

Le problème reste donc posé. Au CHU Ibn Rochd à Casablanca, les dernières enquêtes ont abouti à un taux de prévalence de 7%, un chiffre “similaire aux pays développés” (sic !), nous assure un responsable du centre. Mais derrière cette estimation globale, une réalité foudroyante : dans les services de réanimation, le risque de contracter une infection atteint les 30% en raison des gestes d’incision ou d’intubation pratiqués sur les malades (respiration artificielle, prélèvements sanguins, sondes urinaires, etc). La situation est tout aussi critique dans les blocs de chirurgie à cause des plaies opératoires. Par contre, le risque est relativement moins grand dans les services de pédiatrie ou de psychiatrie.

Dans les cliniques privées, le flou est total même si on assure qu’il y a moins de risque “parce que ces établissements sont généralement plus regardants en matière d’hygiène”. Staphylocoque, Pseudomonias pneumonia, Escherichia coli : ces germes qui colonisent la peau, les poumons, les intestins, l’appareil urinaire, et qui attaquent préférentiellement les individus dits immuno-déprimés (bébés, personnes âgées), naissent dans le milieu hospitalier et proviennent tout simplement d’un manque de propreté : un matériel non stérilisé, un verre qui passe de main en main sans être lavé, un gant réutilisé… Exemple : selon une étude menée en 2006 au service de réanimation du CHU Ibn Rochd, le lavage systématique des mains n’est respecté que par la moitié du personnel soignant, avec un temps de friction rarement supérieur à 10 secondes au lieu des 30 secondes minimales recommandées. La même étude indique qu’un nombre important parmi le personnel soignant (médecins, infirmiers) oublient…de changer de gants en passant d’un service à l’autre !

Qui paie le surcoût ?

Virulents, parfois mortels, rebelles aux traitements, les infections nosocomiales posent aussi le problème de leur “coût”. Qui paie la facture ? C’est la question qui agite le monde médical. Au CHU Ibn Rochd, on se souvient encore d’une infirmière morte il y a six ans à cause d’une tuberculose contractée à l’hôpital. “Contrairement à mes collègues, j’estime que le personnel de la santé est tout aussi exposé aux infections nosocomiales que les patients”, se révolte ce professeur de médecine. Normal, quand on sait que le risque de décès parmi les personnes infectées est généralement de 6 %, d’après des données fournies par le ministère de la Santé.

À part les vies humaines en jeu, ces infections coûtent cher à la communauté médicale. Elles prolongent les durées d’hospitalisation de 12 jours en moyenne pour un coût supplémentaire d’environ 10.000 DH par patient. Par ignorance, et surtout à cause du manque de transparence sur le sujet, le malade met la main à la poche même s’il n’est pas responsable de son infection. “Nous n’avisons pas les malades de l’origine de leur problème parce que l’hôpital n’est pas toujours responsable à 100%”, justifie un directeur de CHU. Faute de solution, beaucoup se réfugient derrière la fatalité : “Les infections font partie des risques du métier. Nous recevons généralement des malades qui ont déjà été hospitalisés ailleurs. Allez savoir comment ils ont contracté ces méchantes bactéries !”, s’insurge un réanimateur à Casablanca. Dans l’absolu, et par définition, une infection est dite nosocomiale lorsqu’elle est détectée au moins 48 h après l’hospitalisation du malade ou 30 jours après un acte chirurgical. La responsabilité de l’hôpital est alors engagée. Mais uniquement en théorie...

Loi : Le gouvernement se tâte

La responsabilité médicale est confinée dans un vide juridique patent. Le seul texte de loi en préparation concerne le processus de qualité dans les hôpitaux. Récemment adopté par le Conseil de gouvernement, ce projet aborde brièvement les infections nosocomiales, mais uniquement du point de vue organisationnel. Il recommande en effet d’instaurer un comité national et des instances régionales de prévention. Aucune mention n’y a été faite sur la responsabilité médicale ou l’indemnisation des malades en cas de préjudice, comme cela se pratique en France (à travers un fonds public). “Si on culpabilise le personnel soignant, il ne voudra plus toucher aux malades. N’oublions pas que le souci du Maroc est encore d’assurer un lit (et du personnel soignant) à chaque patient”, glisse un responsable du ministère. La messe est dite. Pour les droits des malades, on repassera.

Source : TelQuel - Nadia Lamlili

Mots clés: Yasmina Baddou , Santé , Ministère de la Santé

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