Maroc/poésie : Les vers du Net

- 00h59 - Maroc - Ecrit par : L.A

Jadis, un poète était inséparable de sa plume et de ses feuilles. Aujourd’hui, il les troque contre un clavier et une connexion Internet haut débit. Coup de projecteur sur un nouveau phénomène : celui des “cyberpoètes”.

Amine, la vingtaine à peine bouclée, vient de finir les derniers vers de son second poème du mois. Comme à l’accoutumée, il se connecte pour le publier sur son blog et s’enquérir, par la même occasion, des derniers commentaires des lecteurs concernant ses récentes créations. Il en profitera aussi pour scruter, souris à la main, les écrits de ses nombreux confrères.

Car, comme Amine, ils sont quelques centaines d’internautes marocains à s’être lancés dans une activité littéraire bien particulière : la poésie en ligne. Une faune hétéroclite, composée d’étudiants, de gens de lettres, d’enseignants ou tout simplement d’amateurs d’alexandrins. Ils ont troqué leurs plumes contre un clavier et une connexion haut débit, faisant de la Toile leur terrain de création et transformant les cybers en cafés littéraires. “La poésie était présentée comme un genre littéraire élitiste et plus ou moins hermétique, explique Abdelouahid Bennani, directeur de la revue en ligne et sur papier Poètes sans frontières et membre de la maison d’édition 1000 Poètes. Grâce à Internet, elle s’affranchit de ce statut”, s’enthousiasme-t-il.

Gratuité et interactivité

Comme support de publication, la Toile offre des possibilités inespérées. “C’est aujourd’hui l’unique moyen de se faire publier gratuitement. Les éditeurs marocains ne se bousculent pas pour publier des poètes débutants, ni même des poètes tout court”, assure Soumaya, étudiante à Al Akhawayne et jeune poète en herbe. Confirmation de Rachid Chraïbi, directeur des éditions Marsam : “Les lecteurs marocains ne sont pas de grands consommateurs de poésie. Nous avons déjà beaucoup de mal à vendre les recueils de poètes de renom. Alors ceux de poètes que personne ne connaît…”.

Rien de tout cela sur Internet, gratuité oblige. Et pour ne rien gâcher, la multitude d’outils offerts par l’informatique permet aux poètes de soigner “l’emballage”, histoire d’attirer les lecteurs. Ainsi, certains leur en mettrent plein les yeux, avec une mise en page léchée, des animations, voire une musique de fond accompagnant les pages de leurs œuvres.

Outil de diffusion, Internet est également un espace de liberté, imperméable à la censure. C’est ainsi qu’on peut tomber, au fil des lectures, sur des poèmes au contenu contestataire ou érotique. Des écrits assez inhabituels dans la poésie marocaine et qui n’auraient probablement aucune chance d’être édités. “Sur Internet, vous pouvez publier ce que bon vous semble, fait remarquer Hassan B., poète marocain qui publie ses créations sur un site français. Le poète, débarrassé de cette obligation d’édulcorer ses écrits, peut donner libre court à sa créativité”. Gratuité, liberté, mais aussi interactivité : à l’opposé de leurs confrères classiques, les cyberpoètes ont le privilège de pouvoir recevoir directement les réactions des lecteurs. “C’est une expérience unique. Je reçois régulièrement les commentaires de mes lecteurs et confrères, avec lesquels je peux même débattre en temps réel. Rien de cela n’est possible sur une édition papier”, confirme un poète casablancais, déjà édité à compte d’auteur.

Des pros et des amateurs

Cette nouvelle génération de poètes ne comprend pas que des pros des vers. L’accessibilité et la facilité de l’outil a aussi suscité des vocations. “La moyenne d’âge des poètes en ligne avoisine les 30 ans, explique Abdelouahid Bennani. Et il y a beacoup de débutants. C’est le cas d’Aït Messaoud, mécanicien de profession, qui est un bon poète francophone”.

La tentation de sauter le pas est d’autant plus forte que les supports électroniques de publication sont légion : webzines généralistes, forums, portails, blogs, sans oublier l’apparition récente de sites exclusivement dédiés à la littérature et à la poésie. Et il y a toujours moyen de trouver chaussure à son pied, même sur les pages du Net marocain. Ce bouillonnement textuel a même donné naissance au premier webzine marocain consacré à la poésie francophone et hispanophone en ligne.

“Tous ces sites encouragent les poètes en herbe à publier leurs écrits. Et à force de lire les poèmes des autres, on finit par se poser la question ’pourquoi pas moi ?’”, confie Manale Ossor, bloggeuse et e-poète r’batie, qui a réussi à faire le chemin inverse : grâce à Internet, elle a pu faire publier des extraits de ses poèmes sur la revue “Poetas Sin Fronteras”, en compagnie d’une trentaine de poètes francophone et hispanophones dont un bon nombre de Marocains.

D’ailleurs, la langue de Molière reste dominante dans le milieu de la poésie en ligne, pour la simple raison que “les cyberpoètes francophones ont beaucoup plus de lecteurs que les arabophones”, argumente Abdelouahid Bennani. Quant au “marché arabe”, il ne serait pour le moment qu’à ses premiers balbutiements.

Poésie urbaine

Tout en démocratisant la diffusion et l’accès à la poésie marocaine, Internet semble également lui donner un sérieux bain de jouvence. En témoigne l’apparition sur la Toile d’une nouvelle forme de poésie, contestataire et urbaine, où l’auteur s’encombre peu de formalités techniques. L’inspiration rap est parfois manifeste, faisant le pont avec le Slam, genre poétique déclamatoire, né au pays de l’Oncle Sam dans les années 80, avant de gagner progressivement les quatre coins de la planète. Découvert par les Marocains grâce aux chaînes satellitaires (via les succès de Grand Corps Malade et Abd Al Malik), le Slam commence à se faire une petite place parmi les jeunes poètes, toujours grâce à Internet. Pour s’en rendre compte, il suffit de visiter le blog de Lady M, une bloggeuse marocaine adepte du Slam.

Lancé dans la chasse aux jeunes (consommateurs), Maroc Telecom a vite sauté sur l’occasion pour lancer un premier concours national de Slam. Et l’opérateur téléphonique affirme avoir reçu, en un moins, plus d’un millier de textes, publiés sur le site slam.ma. Le Slam connaîtra-t-il le même destin que celui de la nouvelle scène musicale au Maroc ? C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter.

TelQuel - Adil Mafhoum

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