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Maroc, la force des origines

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6 octobre 2007 - 00h27 - Culture

Un pays en chantier, obsédé par sa modernisation. Et une culture qui retourne aux sources. Le festival « Les Nuits du Maroc » donne un écho en Suisse romande aux transes et aux paradoxes de l’Atlas. Le tarmac chauffe, sous des trains liquéfiés. Les vols quotidiens des compagnies à bas prix animent ces longues journées de ramadan, où l’on attend avant de se goinfrer de pâtisseries et de soupe. Il y a quelques années encore, il était du meilleur effet d’acquérir dans la médina de Marrakech un palais aux arabesques sculptées, pour l’équivalent en francs d’un vilain deux pièces en banlieue de Genève.

Aujourd’hui, la cité marocaine a tant grossi que c’est dans les bourrelets satellitaires de la vieille ville, projets immobiliers cadenassés comme certains quartiers californiens, que les Européens acquièrent clés en mains deux ou trois chambres à proximité d’un golf arrosé en permanence.

Le Maroc change. Les abords de Tanger étouffent sous des barres d’immeubles qui ressemblent, trait pour trait, à celles des capitales occidentales. Des chantiers énormes redessinent les côtes, pour accueillir les dix millions de touristes que le roi Mohammed VI projette d’accueillir chaque année dès 2010. A Casablanca, les bidonvilles côtoient au loin des call centers délocalisés où tous les jeunes Ali s’appellent Jean-Pierre. Huit pour cent de croissance en 2005. La machine s’emballe. Et les élections de début septembre, qui ont vu le parti islamique modéré PJD (Parti de la justice et du développement) conquérir du terrain, se sont surtout conclues sur un constat de désertion : 63% d’abstention, mais aussi 19% des bulletins considérés comme nuls, bardés de graffitis et d’injures à l’adresse des politiques.

Quel rôle joue la culture, en particulier la musique traditionnelle, dans ce contexte d’explosion économique et de tension politique ? Jusqu’au 13 octobre, les Ateliers d’ethnomusicologie de Genève rassemblent des membres de confréries soufies, des adolescentes qui entonnent le nom de Dieu, des modernistes électrifiés, des montagnards berbères, et puis des poètes qui parlent de transe ; toute une génération qui en appelle plus ou moins consciemment aux souvenirs glorieux de l’Andalousie arabe et qui, comme le dit le luthiste Driss, 27 ans, « raffole du passé ».

Le Maroc en effet, lové entre l’Afrique noire et cette Espagne du désir et du regret, fut il y a huit siècles un carrefour de civilisations. Terre des philosophes, des saints, des savants. C’est à cet âge d’or, assez mythifié, que songe une partie de la jeunesse quand elle ressuscite des instruments anciens, qu’elle réhabilite des rituels oubliés. Tous invoquent le soufisme, réponse paradoxale aux anxiétés contemporaines.

Nuit de vernissage à Marrakech, les petits fours sont meilleurs que les tableaux. L’écrivain Rajae ben Chemsi déambule parmi cette intelligentsia marocaine qui aime tant le soufisme. Elle-même n’a publié que des livres où la mystique musulmane apparaît en héroïne obsédante. Rajae vient de créer avec des amis un festival de chant soufi, réponse aux musiques sacrées de Fès où les concerts se prolongent en des conférences de philosophie new age et d’œcuménisme joyeux. C’est une cause royale. Mohammed VI soutient et finance largement les manifestations qui promeuvent cet islam-ci. Celui des confréries, de la recherche sur soi, une vitrine de la foi.

« La tradition ne date pas d’hier, le soufisme marocain s’est depuis toujours diffusé dans le monde arabe. » Pour Rajae, la mystique est une réponse aux nouveaux fanatismes, « elle proclame la liberté de l’individu, l’islam comme une métaphysique plutôt qu’un ensemble de préceptes ». Depuis les attentats de Casablanca en 2003, depuis aussi l’éveil du PJD, il semble important pour nombre de Marocains, dans ce pays qui vit du tourisme, de relativiser l’influence de l’islam politique et des extrêmes. Le soufisme (sa poésie, ses saints, son universalisme fin) offre le visage d’un islam populaire ou sophistiqué, mais qui ne menace pas le passant.

Avant minuit, dans la petite ville de Chefchaouen au sud de Tanger, des jeunes femmes en jeans pénètrent dans un immeuble à demi terminé. Elles ont 15 ou 17 ans, chantent une forme de litanie mystique dont leurs grands-mères se souviennent encore. Avant le récital improvisé, pour la photographie, elles enfilent des costumes colorés. Elles s’asseyent autour de la cheikha Rahoum Bekkali, descendante de saint soufi. Elles rient et se taisent. Les tambours vibrent. A la fin, elles s’expliquent. « Le chant soufi, c’est ma vie. J’étudie aussi le piano. Mais ce n’est pas pareil. On ressent des choses. »

Il n’existe pas deux jeunesses marocaines. Celle des téléphones portables et des conversations sur Internet, celle des bigots qui refuseraient l’évolution d’une société tournée vers le Nord. Mais il est des mouvements, dans ce pays, qui indiquent un intérêt renouvelé pour les traditions anciennes. Comme à Essaouira, patrie des confréries gnawas, où les adolescents participent volontiers aux nuits de transe. Surtout depuis que certains voyageurs les ont associées aux guitares électriques.

C’est ce qu’a vécu un ingénieur nommé Mohammed Amahan. Né dans un minuscule village berbère de l’Atlas, assez inaccessible, il est parti jeune étudier dans une institution jésuite. Il a voyagé partout, réussi sa carrière à Casablanca. Depuis quelques années, il est retourné chez lui, à Aït Iktel. Il vous montre, sur les sentiers rocailleux, les puits qu’il a fait construire, les écoles, le réseau électrique qu’il a implanté. Son village est pionnier du développement dans la région.

Parallèlement, il a reconstitué une troupe de Ahwash, cette fête des peaux tendues et des chants ruminés qui habitent les nuits de montagne. Il ne voit pas de contradiction dans cette double démarche, technique et culturelle. « Le Maroc évolue si vite que nous avons besoin de revenir à des éléments qui nous constituent. Je ne suis pas contre le progrès. Notre pays en a besoin. Mais que vont venir voir ces millions de touristes que Sa Majesté escompte si nous n’avons plus de culture à leur proposer ? »

Pas compliqué de recruter non plus, pour le cheikh Saïd Berrada, qui dirige son groupe à Fès. Il évoque volontiers ses défilés en hautbois et drapeaux dans les rues de Barcelone, les concerts qu’il donne dans les marges du festival de Fès. Il a plus de mal à évoquer les Aïssawa, cette vieille confrérie dont les cérémonies se consument parfois dans la transe, la plongée des esprits et la possession animale. « Chez vous, nous faisons de la musique, pas de la religion. L’islam est bon. On ne fait pas de politique. Voilà. »

Le Maroc est unique. Depuis les chants d’esclaves noirs tournés en mélopées médicinales jusqu’aux ensembles courtois revenus de Grenade, le patrimoine culturel défie le visiteur pressé. Il s’exporte, c’est un fait. Il se vivifie aussi au contact du monde qui atterrit à Marrakech ou à Casablanca.

Mais ce retour passionné à l’identité marocaine, par la musique, est aussi une réplique à la métamorphose hystérique du pays. « A chaque bond en avant dans les outillages, correspond un bond en arrière dans les réflexes », écrit le philosophe Régis Debray dans un récent essai (Un Mythe contemporain : le dialogue des civilisations, CNRS).

L’enthousiasme de toutes parts pour le soufisme, chez les élites mais aussi dans la jeunesse marocaines, s’appuie peut-être sur un malentendu. Nouvel humanisme ou repli sur soi, c’est le dilemme marocain.

Le Temps - Arnaud Robert

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