Ils ont risqué leur vie pour entrer à Sebta, puis tout fait pour rentrer au Maroc

- 06h00 - Maroc - Ecrit par : Nadia El A.

Ils avaient nagé pendant des heures et risqué leur vie pour atteindre Sebta. Quelques heures plus tard, des milliers de jeunes cherchaient pourtant à rentrer au Maroc, après avoir découvert la faim, les rues et l’impossibilité de rejoindre l’Espagne continentale.

Abdulah Buji a enfourché sa moto dès qu’il a appris que la frontière de Sebta avait été franchie. Cet étudiant marocain de 21 ans voulait profiter de ce qu’il considérait comme la chance de sa vie : entrer en territoire espagnol et commencer une nouvelle vie en Europe.

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Après avoir échappé de peu à la mort pendant la traversée, il a bien posé les pieds à Sebta. Son euphorie a rapidement disparu. Il avait perdu ses affaires et son argent dans l’eau, tandis que la péninsule espagnole restait inaccessible de l’autre côté du détroit.

« Je n’ai trouvé aucune possibilité ici non plus, alors je dois rentrer », a-t-il finalement expliqué à l’Associated Press. Comme lui, des dizaines de milliers de personnes ont abandonné leur projet quelques heures seulement après avoir réussi le passage.

Selon le ministère espagnol de l’Intérieur, environ 50 000 personnes étaient entrées à Sebta depuis le jeudi 30 juillet. Dès le vendredi soir, 48 300 avaient déjà regagné volontairement le Maroc.

Certains sont revenus par le poste-frontière. D’autres ont emprunté des ouvertures dans la clôture ou sont retournés à la nage autour de la digue qu’ils avaient franchie dans l’autre sens quelques heures auparavant.

À leur arrivée, les images montraient des jeunes courant dans les rues et célébrant leur entrée en Espagne. Au retour, la scène était totalement différente : vêtements encore mouillés, longues marches le long de la route de Fnideq et attente d’un taxi ou de quelques dirhams pour rentrer chez eux.

« Sebta était comme une prison »

Brahim avait quitté son travail dans une boulangerie de Fès après avoir vu les vidéos de milliers de personnes passant la frontière. Il pensait pouvoir construire un meilleur avenir en Espagne.

Il a raconté à Reuters avoir survécu pendant trois jours en ne buvant que de l’eau. Les commerces étaient fermés et les rares produits disponibles lui semblaient hors de prix. Un sandwich au thon aurait été proposé à 100 dirhams.

Un salarié marocain du port de Tanger Med, qui avait également tenté sa chance, a résumé sa désillusion en quelques mots : « Sebta était comme une prison. Il n’y avait rien à faire et tout était fermé. »

Les nouveaux arrivants ont surtout découvert qu’ils ne pouvaient pas poursuivre librement vers Algésiras, Madrid ou Barcelone. Aucun passage automatique vers la péninsule ne leur était accordé. Beaucoup se sont retrouvés à errer dans une ville séparée du reste de l’Espagne par la mer, sans logement ni solution pour continuer.

Les parcs de Sebta se sont transformés en dortoirs. El País a décrit des jeunes dormant sur l’herbe humide avec très peu de vêtements, des enfants installés à l’entrée des parkings et des adolescents grelottant au pied des statues.

Certains ont affirmé que des magasins et des cafés refusaient de les servir. D’autres ont rapporté avoir été menacés ou chassés dans certains quartiers. Reuters n’a pas pu vérifier toutes ces accusations, mais a recueilli le témoignage de Yassine Ichou, un serveur marocain disant avoir été frappé puis poursuivi dans le quartier du Príncipe.

Un jeune homme originaire de Tanger a reconnu qu’il ne savait même plus pourquoi il avait tenté le passage. « Je n’ai rien mangé depuis hier, alors que j’avais apporté de l’argent », a-t-il expliqué avant de reprendre la direction du Maroc.

Ayman, un coiffeur de 20 ans venu de Larache, avait nagé pendant cinq heures pour entrer à Sebta. À peine arrivé, il n’a trouvé ni nourriture ni possibilité de continuer son voyage. Il a lui aussi fait demi-tour.

Le contraste est brutal. Ces jeunes ont risqué la noyade pour quitter le Maroc, puis ont dû chercher comment y revenir. Ils n’ont pas renoncé parce que leur situation au pays s’était améliorée, mais parce que la réalité découverte à Sebta était très éloignée de celle promise par les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.

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Pour Abdulah Buji, le rêve européen aura duré quelques heures. Il avait réussi à entrer en Espagne. Il n’avait simplement trouvé ni l’Europe qu’il imaginait, ni le moyen d’aller plus loin.