Salah et Aïda Hachad, l’enfer et après

- 21h26 - Maroc - Ecrit par :

ls se ressemblent tous les deux : mêmes yeux très bleus, même teint clair. Ils sont surtout de la même trempe. Ecouter le capitaine Hachad, c’est basculer dans l’irréel. Pour raconter son histoire, les mots ne suffisent pas. Un film ? "Je me suis souvent demandé si le cinéma lui-même y parviendrait" , reconnaît-il en souriant, assis dans sa maison de Kenitra, au nord de Rabat. Il parle calmement, en cherchant un peu ses mots. Aïda, sa femme, pharmacienne de profession, l’écoute avec attention et intervient de temps en temps.

Brillant pilote de chasse, Salah Hachad a 32 ans quand il se retrouve embarqué, le 16 août 1972, dans une tentative d’assassinat du roi du Maroc, Hassan II à l’époque. Alors que le monarque rentre à Rabat d’une visite en France, son escorte aérienne se retourne contre son Boeing, le mitraille. C’est la deuxième fois en un an qu’Hassan II est la cible d’un putsch. Comme l’année précédente, le roi s’en sort, par miracle.

Salah Hachad n’aura pas la même baraka. Il est l’un des six pilotes de l’escadrille. Lui n’était pas au courant du complot. S’il avait été prévenu, aurait-il marché dans le coup ? Il ne l’exclut pas. Arrêtés, les chefs des putschistes sont jugés et fusillés. Les autres sont condamnés à une mort lente, sur ordre du roi. On va les enterrer vivants. On les envoie, en 1973, dans "le cul du bout du monde" : Tazmamart, au sud-est du Maroc.

Dix-neuf ans. Ils vont passer presque vingt ans séparés du monde des vivants. "Imaginez une sorte de blockhaus, avec des cellules de 2 mètres sur 3, une porte métallique et un banc en ciment en guise de lit. Au plafond, un trou d’une dizaine de centimètres de diamètre, mais qui ne laisse pas passer le jour à cause d’un double toit en tôle ondulée." Dans un coin, un trou de toilettes creusé à même le sol. Pas de lumière. Pas de fenêtre. Plus de 45 ºC l’été. Jusqu’à ­ - 3 l’hiver. Les prisonniers sont dans une tombe où "la mort n’était pas la mort et la vie n’était pas la vie" .

Tous les jours, deux gardiens viennent leur servir un brouet, en quelques secondes, sans un mot, sans un regard. L’objectif - ­ les emmurés le comprennent vite ­ - est d’atteindre leur dignité, de les briser. En vrais militaires, ils réagissent et s’imposent une discipline de fer. Ils se créent un monde à eux, en criant d’une cellule à l’autre : temps de prière, de discussion, de chant, d’enseignement... Privés de tout, dévorés par les maladies, le scorbut, les punaises, les scorpions, 30 des 58 prisonniers vont cependant mourir, au fil des ans, dans des conditions atroces. Les survivants, eux, rampent sur le sol pour arriver jusqu’aux toilettes ou à l’assiette de nourriture. Comme des chiens.

Lorsqu’ils sortent de ce "mouroir à la Dracula" , en septembre 1991, ce sont des loques humaines. Plus de dents ; la peau sur les os ; les cheveux longs jusqu’aux genoux ; les ongles recourbés plusieurs fois. L’un d’eux, un jeune homme de 1,80 m à son arrivée, ne mesure plus que 1,40 m.

Sur ses souffrances passées et les séquelles qu’il en a gardées, Salah Hachad ne s’étend pas. Il préfère évoquer ce qui l’a aidé à tenir."Jeff" , tout d’abord. Ce gardien a fini par accepter, au péril de sa vie, de transmettre des messages à l’extérieur. Aïda a ainsi pu localiser les disparus et alerter les médias occidentaux. Le couple Hachad parle aujourd’hui encore avec une gratitude infinie des médias français, en particulier Radio France Internationale, et de l’écrivain Gilles Perrault.

Outre "Jeff" , il y a "Kabazal". Avec le couvercle d’une boîte de sardines, puis un morceau de papier d’argent, Salah Hachad bricole un réflecteur, qu’il glisse dehors, par le trou du plafond. Il capte ainsi un rond de lumière. Sans cette invention, les rescapés de Tazmamart seraient devenus aveugles. Et fous. Salah Hachad s’interrompt soudain. Il sort du salon et revient, un gros cube dans les bras. C’est sa cellule. Il l’a reconstituée avec du carton. Tout y est ou presque : le judas, le loquet, le trou du plafond, le double toit en tôle ondulée et, bien sûr, sa trouvaille surnommée "Kabazal". Il en fait la démonstration. Ça marche !

Mais la plus grande chance de Salah Hachad, c’est son épouse. Vingt ans durant, Aïda va se battre pour les sortir de cet enfer, lui et ses compagnons, tout en exerçant son métier et en élevant leurs deux enfants ; elle était enceinte du second au moment du putsch. "Je n’ai jamais perdu espoir. J’avais l’intuition, au fond de moi, que je le reverrais un jour", raconte-t-elle.

Lui se souvient comme d’un éblouissement de la première fois où il a entendu les voix de sa fille et de son fils. Ils étaient étudiants en France, au moment de sa libération, et l’ont appelé au téléphone. "Ils me disaient : "Papa". Ce mot, c’est comme si on me prenait à la gorge. Je tentais de les imaginer en même temps qu’ils me parlaient."

Se réadapter à la vie demandera à Salah Hachad plusieurs années. "Il a longtemps manqué d’assurance et ne prenait pas d’initiative. Il était replié sur lui-même", raconte sa femme. "Je cherchais la solitude, j’en avais besoin. Aïda, elle, était devenue très indépendante, elle prenait des décisions", reconnaît-il. Il leur a fallu recommencer une vie de famille, apprendre à tisser des liens, à échanger. Aujourd’hui, Salah Hachad estime qu’il va bien, même si sa mémoire "est toujours prisonnière de Tazmamart" . Leur livre, Kabazal. Les emmurés de Tazmamart, écrit en collaboration avec le romancier Abdelhak Serhane (Tarik Editions, http://kabazal.memoires.free.fr) a constitué une thérapie. "C’est comme si je disais à mes camarades morts là-bas : ne vous en faites pas, vous n’êtes pas oubliés" , explique Salah. Il revoit souvent ses frères de bagne. "Quand ils sont ensemble, ils rient tout le temps, on dirait des écoliers !", raconte Aïda, amusée.

Sur les travaux actuels de l’Instance équité et réconciliation (IER), créée il y a un an par le roi Mohammed VI pour faire la lumière sur les"années de plomb" et exorciser le passé, Salah et Aïda Hachad sont assez circonspects. Autant ils sont d’accord sur le principe de la réconciliation, autant ils se méfient du"système" qui prévaut au Maroc. Beaucoup de choses les inquiètent, et ils l’ont dit à l’IER : la justice soumise au pouvoir politique, l’impunité dont bénéficient les anciens bourreaux, le fait que plusieurs d’entre eux soient encore en fonction. Tout cela, ils le ressentent "comme une insulte aux anciens de Tazmamart" .

Florence Beaugé - Le Monde.fr

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