Une histoire sans frontières

- 15h35 - Monde - Ecrit par :

Rien ne vouait madame El Ouafi à ce destin. Et pourtant. Cette femme, qui parle un français avec un fort accent marocain, s’est, une fois encore, adaptée à sa situation singulière : Celle d’être la mère de l’unique présumé terroriste vivant et rescapé de l’équipée terroriste du 11 septembre.

« Je ne peux pas m’empêcher de dire que c’est vain, que c’est trop tard. Mais elle a besoin de ça pour ne pas sombrer... Je suis admirative de ce qu’elle fait. Je n’en serais pas capable » ; Ces paroles sont celles d’une fille, Nadia, qui parle, avec une douceur rare, du combat que mène sa mère. Le nom de jeune fille de cette dernière, El Ouafi, fait illusion, le temps d’une étourderie. Très vite, le nom marital, abandonné depuis des décennies, devenu célèbre depuis le 11 septembre, reprend tous ses droits : Moussaoui.

La troisième chaîne de télévision française a consacré une fin de soirée à un document qui relate le « Combat d’une mère », comme son intitulé l’indique. Ce combat est celui de la maman de Zaccarias Moussaoui. Son fils, 34 ans, arrêté, un mois avant les attentats qui ont fait vaciller le début du siècle, est enfermé depuis dans la prison d’Alexandria, à Washington. En attente de son jugement, renvoyé sans cesse et encore indéfini, il est maintenu sous le régime « super Max », stade suprême de l’internement en USA : Isolement total, privations sensorielles, cellule sans fenêtres, éclairage 24 h sur 24. Le prisonnier ne doit jamais voir le jour.

Arrachement

Quand on lui expose ce régime, Aïcha, avec un accent qui trébuche, ne peut se retenir : « Quand je pense à ça, je deviens complètement folle. J’ai mal au ventre. Et j’ai envie de crier. Et j’ai envie de dire : Au secouuuuuur, ce n’est pas possible. » Alors, elle a décidé de mener un combat, le sien : non pas contre l’administration ou l’opinion américaine, mais contre son fils qui refuse ses avocats et toute aide, y compris celle de sa propre mère. C’est un combat donquichottesque, insensé, presque absurde, mais que seule une mère peut mener.

Le reportage convie, pour l’essentiel, à la découverte des pérégrinations inlassables de cette Marocaine que rien ne prédestinait au sort de génitrice de l’ennemi public numéro un des Etats-Unis, depuis le 11 septembre. De Narbonne à Washington, de Londres à New-York, en passant par Paris, la caméra invite à l’indiscrétion dans les sillages de cette femme. Elle, Aïcha, se laisse filmer avec une indifférence feinte, avec une complicité gourmande, avec, surtout, un naturel qui en dit long sur ses capacités d’adaptation.

Mariée à quatorze ans avec Omar Moussaoui, un Marocain dont on découvre le visage et le prénom pour la première fois, Aïcha va quitter le Maroc pour suivre son mari en France. Histoire banale et anecdotique dont fourmille l’émigration marocaine. Une image, en noir et blanc, donne la mesure de la beauté adolescente de cette femme.

Elle nous renseigne aussi sur son mari : chapeau à la Eddy Constantine, moustache presque en équerre, fière et ostentatoire, visage osseux et regard sévère. Ce mariage, loin de l’idylle, ressemble à tant d’autres : un homme exilé qui cherche une fille du pays. La famille d’une fille du pays qui trouve tous les atouts à un immigré. Les noces, comme tant d’autres, vont rapidement tourner au cauchemar.

Le mari boit et a l’alcool mauvais. Huit ans plus tard, Aïcha, ne supportant plus la violence et les coups de son mari, fuit son foyer pour un autre qui héberge les femmes battues. Non seulement c’est elle qui quitte le domicile, mais ses seuls bagages seront ses quatre enfants : Abdssamad, Nadia, Jamila et Zaccarias. Un doublé du “choix des rois”.
Elle deviendra, dès lors, une mère courage comme il y en a tant dans l’immigration et dont on ne parle jamais. De ces femmes arrachées, sans préparation aucune, à un environnement rude mais protecteur, pour être projetées dans un contexte hostile et sans défense. La France d’alors, celle des années soixante, faisant peu de cas des affaires domestiques des immigrés.

Il faut entendre Nadia traiter son père « de salaud et de maudit », parce qu’elle fut témoin, tant de fois, de la manière dont sa mère fut « battue, humiliée...et envoyée à l’hôpital avec une mâchoire déboîtée », pour mesurer et comprendre une des clés du déclic de Zaccarias. Et comme pour mettre en évidence le poids de l’absence, le commentateur fait cyniquement allusion à ce père qui n’a même pris la peine de se manifester depuis l’arrestation de son fils.

Souvenirs

Livrée à elle-même, Aïcha devra très tôt besogner et élever ses enfants. Et elle y arrivera, cette femme courage. Avec un travail aux Télécoms, dont elle est aujourd’hui retraitée, elle remettra à flot sa vie de femme. Elle subviendra aux besoins de ses enfants et inoculera un bonheur réel à sa famille, ce dont témoignent plusieurs photos. C’est dans l’une d’elle qu’on remarque un beau, un insouciant et immense sourire de Zaccarias, encore adolescent au milieu de sa fratrie.

Ce sont d’ailleurs, les seuls souvenirs que veut retenir de lui sa sœur qui pense « qu’il n’a que ce qu’il mérite » ; puis, hésitante, avant de continuer comme culpabilisée : « c’est affreux à dire mais je le pense...ces gens-là sont trop dangereux et on ne les laisse pas dans la nature » ; puis, après un profond silence, comme pour occulter cette sévère sentence : « en même temps, je me sens enfermée comme lui...et je l’aime. »

Deux scènes dans ce document portraiturent, sans y prendre garde, des choses plus puissantes que la simple figure de Aïcha, aujourd’hui grand-mère. Une scène de famille où, autour d’un couscous, les deux sœurs, reniées par leurs frères parce que « mécréantes et apostates », tentent d’expliquer l’indicible. Elles reviennent sur leurs enfances, sur le père, sur les choix religieux de leurs frères, sur leurs refus, à elles, de l’embrigadement, sur la récusation d’un certain islam. Elles le font avec excès comme pour conjurer le sort. Elles l’expriment avec violence et sans tabous comme si elles voulaient choquer. Elles l’exhibent avec ostentation comme si le vin, la cigarette et la liberté de ton ne suffisaient pas à prouver leurs choix de vie. Elles parlaient ainsi devant une mère silencieuse et aimante.

Du coup, on s’interroge sur ce pommier qui ne donne pas les mêmes pommes. Sur cette éducation empreinte de tolérance qui finit par accoucher aussi de l’intolérance. Sur cette de vie de famille, coupée en deux morceaux, à part égales, par le couperet tranchant du refus. C’est un moment fort du reportage où les a priori sur l’immigration prennent un sérieux coup, des deux côtés de la rive méditerranéenne.

Destin

Autre moment d’émotion rare, c’est la rencontre de Aïcha avec des parents des victimes des tours jumelles de New-York. Organisée par Remy Cushing, Américain militant contre la peine de mort, la rencontre se tiendra dans le plus grand secret comme s’il s’agissait d’un complot. Par pudeur, la caméra n’assistera pas, dans un premier temps, à la confrontation, mais le son qui continuera à fonctionner dévoilera l’accolade affectueuse, les gémissements irrépressibles et les sanglots des mères éplorées. C’est une séquence qui donne ce frisson secret et rare. Elle est la preuve d’une victoire possible de la vie sur la haine et la mort.

Rien ne vouait madame El Ouafi à ce destin. Et pourtant. Dans son nouveau combat, cette femme, qui parle un français avec un fort accent marocain, s’est une fois encore adaptée à sa situation singulière : Celle d’être la mère de l’unique présumé terroriste vivant et rescapé de l’équipée du onze septembre.

Pour le comprendre, elle ira jusqu’à faire le voyage initiatique à Londres et y rencontrer Abou Hamza à Finsbury Park. Pour le défendre, elle apprendra à domestiquer les forêts de caméra et de micro qui, chaque fois, l’assaillent. Pour l’aider, elle témoignera devant Larry king, Al Jazeera ou autres networks. Ce est qui remarquable, c’est qu’elle ne dit jamais que son fils est innocent. Elle se contente de clamer et répéter comme un leitmotiv « je ne suis qu’une maman, une simple maman... et j’aime mon fils. » La télévision marocaine serait bien inspirée de diffuser ce document.

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