Les Marocains bons blogueurs

5 décembre 2006 - 17h22 - Economie - Ecrit par : L.A

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Un blog est un site web personnel tenu généralement par une ou plusieurs personnes qui y postent de manière plus ou moins régulière, selon leur gré, des billets et des notes, à l’instar d’un journal de bord ou d’un journal intime public (soulignez le paradoxe). Ils y décrivent leur vécu personnel ou réagissent à un événement particulier. Les auteurs peuvent y introduire des photos, des vidéos ou des sons ou les trois à la fois. Tout visiteur peut y laisser un commentaire, un message, ou se contenter de lire, sans contribuer.

Au Maroc, on estime à 20.000 le nombre de blogs créés à partir des seules plateformes marocaines, blogjahiz et blog.ma. Un chiffre que l’on peut aisément multiplier par quatre si l’on tient compte également de ceux hébergés par des sociétés étrangères, notamment Blogger, Msnspace, Canalblog et Skyblog. Mais qui sont donc au juste les blogueurs marocains ?« La blogosphère est comme un arc-en-ciel. On y trouve de tout. Ceci dit, on remarque une très forte utilisation auprès des adolescents et des jeunes de 25 à 35 ans, et de plus en plus de blogs en langue arabe », rapporte Rachid Jankari, lui-même blogueur et fondateur d’une société d’information sur les nouvelles technologies.

Ados, adultes entre deux âges, arabophones, francophones, jeunes musulmans mollement pratiquants de la classe moyenne, islamistes acharnés, laïcs convaincus ou athées désabusés, optimistes chauvins ou potentiels harragas blasés, gauchistes, libéraux, r’batis nantis ou meknassis en galère, pro ou anti-Polisario… N’importe quel internaute peut participer à un débat en direct autour des tensions irano-américaines avec Boubker Jamaï, directeur de publication du Journal hebdomadaire, taper la discut’ sur Amr Khaled, le prédicateur égyptien new-wave préféré de Sophia, 25 ans, alias « Swepha, je vois la vie en rose », suivre les aventures juvéniles de Onetekila, Douda et consoeurs sur leurs conquêtes masculines, échanger son point de vue avec Laurent Bervas, entrepreneur français installé au Maroc, avant de jeter un coup d’oeil aux photos des lendemains de Shabbat de Stella, jeune Casablancaise de confession juive. Puis clore son tour d’horizon en versant quelques larmes de nostalgie en visualisant les photos du Maroc d’antan précieusement collectionnées par Ali.

Mais, qu’est-ce qui explique le boom de ces journaux virtuels au Maroc, phénomène encore embryonnaire voilà trois ans à peine ?

Tout d’abord, à l’instar des autres pays du monde, le succès des blogs auprès des internautes marocains revient à leur grande facilité de création et d’utilisation. N’importe qui, sans connaissances techniques préalables, peut créer gratuitement son blog rapidement (les sites personnels sont financés par la publicité), l’alimenter et l’animer grâce à un logiciel spécialisé intégré.

L’autre raison de l’engouement pour les blogs est sans conteste leur convivialité. En effet, contrairement aux forums, qui nécessitent la présence d’un modérateur, le blogueur est le seul responsable de son blog, y compris des commentaires qu’il y reçoit. Aux yeux des sociologues, l’attirance pour les blogs est similaire au succès actuel des émissions de téléréalité où l’exhibitionnisme des uns se la dispute au voyeurisme des autres. La blogosphère a par ailleurs ses stars, comme dans la vraie vie. Les internautes ont d’ailleurs trouvé un terme sarcastique pour désigner les blogs les plus fréquentés, la blogeoisie. Sur le web national, Lâarbi, jeune ingénieur marocain résidant en France, en est l’un des héros.

Quoi qu’il en soit, les blogs offrent aujourd’hui aux Marocains de tous bords de formidables tribunes de libre expression. Doit-on pour autant considérer les blogs comme un média alternatif et les blogueurs comme des journalistes en puissance ? Un cinquième pouvoir serait-il en train d’éclore, loin du « prêt-à-penser » et du musellement plus ou moins officieux des médias classiques ?

Pour les analystes, rien n’est moins sûr. Les blogueurs seraient pour la plupart, des gens de l’info, des reporters de l’instant, qui, souvent, ne vont pas plus loin que le simple rapportage de faits bruts –difficilement vérifiables- ou d’images, sans réelle démarche journalistique qui, elle, doit se baser sur des preuves concrètes, un travail documenté, de la cohérence et de l’analyse critique. Les internautes écrivent en fait dans les blogs comme ils parlent dans la vie, débitant une masse d’informations hétérogènes avec spontanéité et impulsivité (parfois), la pondération et la réflexion n’étant pas toujours au rendez-vous. C’est ce que les détracteurs reprochent au blog, qui ferait, selon eux, comble technologique, perdre du temps à ses utilisateurs. Et ce, malgré les « agrégateurs », sorte de portails rassemblant des blogs traitant des mêmes thèmes, comme maroc-blogs.com.

Toutefois, pour Rachid Jankari : « Le Maroc virtuel est à l’image d’un Maroc réel en suspens. Une sorte de 8ème mois de grossesse, intense en sensations, plein d’imprévus. On est là, on débat intensément, on sent le malaise des uns et l’euphorie des autres, de grandes réformes sont entreprises un peu partout, mais on ignore où toute cette agitation nous mènera ».

Preuve de cette effervescence, les sursauts contestataires d’une certaine blogosphère marocaine ne laissent plus indifférentes les autorités, qui n’hésitent pas à censurer ou à bloquer l’accès à certains blogs ou plateformes hébergeant des sites personnels jugés hostiles aux intérêts du pays ou à l’ordre public. Après Skyblog, domaine de la station de radio française Skyrock, c’est au tour de blogspot.com de subir les coups de fouet réprobateur des censeurs marocains pour avoir hébergé, entre autres sites persos, un blog sahraoui indépendantiste véhément à l’égard du Royaume. Des blogs islamistes plus ou moins virulents, dont ceux de membres d’Adl wal Ihssane (Justice et bienfaisance) ont eux aussi connu le même sort, pour récidiver presque aussitôt sous d’autres adresses Internet.

Difficile en effet de contrôler un univers aussi vaste que le réseau virtuel. Il se crée quotidiennement 175.000 blogs à travers le monde. L’hébergeur Myspace revendique à lui seul 120 millions de sites.
Ceci étant, par une sorte d’autorégulation naturelle, des milliers de blogs sont abandonnés tous les mois, faute de visiteurs, d’alimentation régulière ou de débat fertile. Certains observateurs prédisent même la mort des blogs. S’en lassera-t-on un jour ? Pour Rachid Jankari, la conclusion est claire : « Un blog, c’est exactement comme un journal écrit. On crée sa communauté de fidèles par la qualité du contenu écrit ou imagé, la pertinence de l’information, l’originalité de la maquette et la régularité des publications. Sans cela, on est condamné à disparaître ».

Maroc Hebdo - Mouna Izddine

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