Ahmed Reda Benchemsi remporte le Prix Samir Kassir

- 00h07 - Maroc - Ecrit par : L.A

Ahmed Reda Benchemsi a parlé à Magharebia de l’article qui lui a valu ce prix, de l’état de la liberté de la presse au Maroc et du rôle des journalistes dans la lutte contre l’extrémisme.

Le journaliste marocain Ahmed Reda Benchemsi, rédacteur en chef de l’hebdomadaire en langue française Tel Quel et de l’hebdomadaire arabophone Nichane, avait été sélectionné il y a deux semaines pour le Prix de la Liberté de la Presse, créé en mémoire de l’ancien journaliste libanais Samir Kassir, assassiné lors d’un attentat à la voiture piégée à Beyrouth en 2005.

Benchemsi a gagné ce prix de 15 000 euros pour son article intitulé "Le Culte de la Personnalité", publié dans Tel Quel en juillet 2006. Ce prix est décerné chaque année par la Délégation de la Commission Européenne et la Fondation Samir Kassir.

Dans cette première partie de son entretien, Benchemsi parle de son article et de la liberté de la presse au Maroc.

Que signifie l’attribution du Prix Samir Kassir de la Liberté de la Presse pour un journaliste qui a eu plusieurs démêlées avec les autorités marocaines ?

Je ne crois pas avoir de problèmes de longue date avec les autorités. Certes, de temps à autre, des problèmes apparaissent, que je suis incapable de passer sous silence ou de minimiser. Je m’efforce alors de les replacer dans le contexte général, à savoir que le Maroc traverse aujourd’hui une phase de transition, que nous appelons transition démocratique au Maroc. Mais pour moi, il s’agit du passage d’un point à un autre, de la phase du régime de feu le Roi Hassan II, sous lequel il n’y avait pas de démocratie, mais plutôt un autoritarisme et plus, à la phase actuelle, que je considère comme une période de transformation. C’est une transformation qui, comme dans tous les autres pays du monde, implique des tensions. Il est par conséquent naturel que la presse soit en ligne de front. Chaque fois que je rencontre ces tensions, je suis forcé de me défendre et de défendre mes droits, mais pas au point où je me considère en opposition par rapport aux autorités ou comme quelqu’un ayant de nombreux problèmes à cet égard. J’estime plutôt que je remplis mon devoir professionnel, et si les autorités ont un quelconque problème avec ça, je suis toujours prêt à en discuter au cas par cas. Pour ce qui est de ce prix, je le considère comme un hommage rendu à mon travail professionnel et j’en suis très fier, comme le serait n’importe quel journaliste.

L’article "Le Culte de la Personnalité", qui vous a valu ce prix, parle de l’immense amour des Marocains pour leur souverain. Avez-vous un problème spécifique quant à la liberté d’exprimer ce sentiment particulier ?

Je ne pense pas que le sujet que je traite dans cet article relève de la liberté d’expression ou de l’amour. Si vous lisez attentivement cet article, vous noterez que ce sujet est lié à un concept sociologique majeur et est complexe, loin de l’explication que vous en donnez — et ce n’est pas la première fois que j’entends donner cette explication. C’est l’explication fournie par les autorités elles-mêmes. Je la trouve superficielle, si vous voulez bien me pardonner cette expression. J’ai traité de ce phénomène dans une analyse de près de quatorze pages. J’ai pris comme point de départ cette justification, [à savoir] qu’il s’agit uniquement d’un amour spontané des citoyens pour leur Roi. Encore une fois, je n’ai aucun problème avec l’amour spontané. Mais la question n’est pas celle que vous imaginez, et j’en donne un exemple parmi les centaines que j’ai mentionnés dans cet article sur le culte de la personnalité, que je vous invite à lire très attentivement. L’accueil réservé par les gens que vous rencontrez dans certaines villes ou certains lieux apparaît certes spontané, mais la réalité est autre, à savoir que les portraits du Roi et les foules présentes sur place sont amenés par les serviteurs de l’autorité, ceux-là même qui dictent les slogans que ces personnes brandissent et clament haut et fort… Il ne s’agit alors plus de spontanéité, mais plutôt d’un phénomène sociologique qu’il est intéressant d’analyser. C’est ce que je voulais mettre en lumière dans mon article.

En dépit des problèmes, pensez-vous que la liberté de la presse ait connu une évolution majeure au cours des dernières années ?

Certainement, et en toute honnêteté, ce serait faire preuve de mauvaise foi que de ne pas reconnaître cette évolution. Nous avons fait d’énormes progrès par rapport à ce qui était publié du temps de feu le Roi Hassan II. Mais ce sont des progrès réalisés grâce à un combat professionnel, alors que certains analystes et observateurs pensent qu’ils résultent du Roi autorisant une extension importante de la marge de liberté. Pour dire vrai, je ne partage pas cette idée, parce que j’estime que cette liberté d’expression est le résultat d’un combat professionnel. La différence est que le Roi Mohammed VI n’interdit pas ce combat et que c’est une liberté majeure, contrairement à [celle qui était accordée du temps de] son père.

Pensez-vous que certains journalistes ont exploité cette liberté dont vous parlez, et cette opportunité, pour franchir certaines limites, dans le simple but d’appâter les lecteurs et d’en tirer profit ?

Je n’admets pas la transgression dans le domaine de la liberté ; la liberté existe, ou elle n’existe pas. La liberté à des contrôles légaux ; c’est vrai. Et la question du profit et des ventes est quelque chose de légitime. Un journal ne peut être considéré comme une opération de lutte. C’est plutôt une entreprise qui verse des salaires à ses employés et à ses journalistes, et qui paie des taxes, ses dépenses d’impression et d’autres [coûts]… En tout état de cause, il est soumis à tous les contrôles auxquels chaque entreprise est soumise. Mais la question réellement posée est la suivante : devons-nous [publier] à n’importe quel prix ? Je dis non, parce que personne ne peut mépriser les lecteurs. Il existe deux sortes de verdict : le marché et la loi. Des informations tronquées ou erronées sont rapidement mises à jour et les lecteurs n’ont alors plus envie d’acheter tel ou tel journal. Quant aux informations qui ne respectent pas les contrôles légaux, telles que [celles qui] incitent à la violence ou à la haine, l’appareil qui doit prendre des mesures à cet égard est l’appareil judiciaire, mais de manière juste et saine, afin de traiter équitablement ceux qui sont dans le droit et condamner ceux qui transgressent la loi. Malheureusement, nous nous apercevons que le judiciaire n’est toujours pas indépendant pour servir ou maintenir le rythme des progrès de la presse. C’est l’une des autres composantes de la phase de transition que nous traversons actuellement.

Magharebia - Imane Belhaj

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