Au Maroc, loin des Terriens

- 12h28 - Maroc - Ecrit par : L.A

Il y a des pièces de théâtre qui vivent de leur mystère. Celle du Marocain Driss Ksikes en est une. "Mais qui est "Il" ?", se demandent invariablement les spectateurs, à la fin de la représentation. Il, c’est le nom de la pièce. C’est surtout le personnage principal, que l’on ne voit jamais.

Six comédiens tournent en rond, l’échine courbée, dans un monde souterrain baptisé Uterrus, éclairé par des néons. Ils se parlent sans se regarder. Face à eux, un mur infranchissable. Là-haut, dans le monde des Terriens, on est "à mille lieues d’imaginer qu’ici, on n’en peut plus".

Faut-il s’escrimer encore à sortir de cet endroit étrange ? Les six hommes et femmes condamnés à ce huis clos s’interrogent. Après tout, ils ne sont que "des sous-hommes". Alors, pour justifier leur renoncement, ils se racontent des histoires. De temps en temps, Ilan, le messager d’Il, vient leur rendre visite, sans leur fournir le moindre réconfort. Peu à peu, ils en viennent à mimer le jour où ils ne courberont plus l’échine. Mais est-ce vraiment ce qu’ils veulent ?

Il est une pièce sur la soumission consentie. Soumission à Dieu, au roi, au pouvoir, voire à un pouvoir totalitaire. "La métaphore permet des choses extraordinaires", admet Driss Ksikes, 40 ans, dont c’est la cinquième pièce de théâtre. Ksikes est un journaliste connu au Maroc. En 2006, il publie dans l’hebdomadaire Nichane, dont il est alors le directeur, un dossier sur les blagues les plus populaires au Maroc (le sexe, la religion et la politique).

Toucher à ce triptyque sacré lui vaut trois ans de prison avec sursis. Plutôt que de devenir "l’ombre de (lui-même), à force de composer", Ksikes décide d’abandonner le journalisme et de se livrer à sa "passion de dramaturge". Nul regret chez lui. "Au Maroc, aujourd’hui, l’espace artistique est celui qui permet encore le plus de liberté", dit-il simplement.

"Beaucoup de sexe !"

Et c’est vrai que monter une telle pièce, puis la jouer dans une salle municipale (à Rabat et Casablanca), n’est pas chose fréquente en pays arabo-musulman. Difficile d’imaginer cela en Tunisie, par exemple. Au Maroc, où l’espace de liberté est mal défini, cette pièce dérangeante et absurde - il y a du Beckett dans Il - n’est pas réservée à l’élite. Elle est jouée en darija (arabe dialectal marocain), ce qui la rend accessible à tous, avec certaines répliques en français. Et les jeux de mots sont aussi nombreux qu’audacieux. "Au début, les gens se regardent, stupéfaits, l’air de se demander : "Est-ce qu’on a vraiment le droit de rire ?" Car il n’est pas simplement question de l’autorité sous toutes ses formes, dans Il, mais de sexe, beaucoup de sexe ! Je n’ai jamais vu une pareille pièce, ici, au Maroc !", souligne en riant Myriem, 28 ans.

Le but de Driss Ksikes et de Jaouad Essounani, le metteur en scène, n’est pas de verser dans la provocation ni l’offense. "Nous ne voulons pas d’un théâtre qui se contente d’être un théâtre d’amusement", insistent-ils.

En 2009, la pièce devrait partir en tournée en France et en Belgique. Le texte - que Ksikes a écrit en français, puis traduit en darija - est magnifique. Plusieurs éditeurs français sont sur les rangs.

Source : Le Monde - Florence Beaugé

  • Le mouvement du 20 février vu par le monde culturel

    Dans un entretien au quotidien suisse Le Temps, Réda Allali chanteur du groupe Hoba Hoba Spirit, Nour-Eddine Lakhmari, cinéaste, et Driss Ksikes, écrivain, reviennent sur l'actualité marocaine et les revendications de la jeunesse marocaine.

  • Les Marocaines déçues par l'application du code de la famille

    Khadija Aga avait 33 ans. Le 29 octobre, elle a quitté son domicile près de Casablanca, avec ses trois fillettes âgées de 12, 7, et 2 ans. Quelques heures plus tard, elle s'est jetée avec ses enfants sous un train. Le matin même, la jeune femme avait donné à son mari, à contrecoeur, l'autorisation de prendre une seconde épouse. Khadija était enceinte d'une quatrième fille. "Son mari voulait des garçons. C'est pour cela qu'il avait décidé de prendre une deuxième femme", disent les voisins.

  • Nichane : des peines de prison et l'interdiction de l'hebdomadaire

    Le procureur du roi a requis, le 8 janvier 2007, une peine de trois à cinq ans de prison ainsi que l'interdiction d'exercer et une amende à l'encontre de Driss Ksikes, directeur de publication de l'hebdomadaire arabophone "Nichane", et de la journaliste Sanaa Elaji. Il a également réclamé la fermeture définitive du journal.

  • Driss et Mehdi, les Eric et Ramzy marocains

    Driss et Mehdi, les gagnants de l'émission Comédia, sont les nouveaux ambassadeurs de l'humour moderne. Rencontre avec ce duo qui ne compte pas s'endormir sur ses lauriers.

  • On communique mal avec les immigrés marocains

    La diaspora marocaine connaît des mutations profondes. Le premier de ces changements est une présence accrue des femmes. Qui sont ces migrantes marocaines ? Leur profil et leurs motifs de départ ? Explication avec un fin connaisseur de la question, le Pr. Mohamed Hamadi Bekouchi, sociologue, professeur.

  • "Casanegra", film-vérité sur Casablanca, dévoile la face sombre du Maroc

    Violence, langage cru, sexe... Jamais un film marocain n'aura été si loin. Casanegra, le second long métrage du réalisateur Noureddine Lakhmari, 44 ans, est en passe de devenir un phénomène de société au Maroc. Dans les quatre villes - Casablanca, Rabat, Tanger et Marrakech - où le film est projeté depuis le 24 décembre 2008, les salles affichent souvent complet. Jeunes, vieux, riches, pauvres, femmes voilées ou en jean, affluent en masse.

  • Hijab : fashion victims ou militantes engagées ?

    Le port du voile par les Marocaines serait-il le signe d'un retour aux valeurs de l'islam, cette sahwa dont parlent les courants islamistes de par le monde ? Ou tout simplement une mode, appelée, comme toutes les autres, à refluer dans un avenir plus ou moins proche ?

  • Driss Ksikes sort « Ma boîte noire »

    ''Ma boîte noire'' est l'intitulé du nouveau roman de Driss Ksikes, sorti dernièrement en co-édition chez Tarik Editions et la maison parisienne le Grand souffle.

  • Interview : les voyages de Leila Ghandi

    « Il faut être le changement que nous voulons voir dans le monde » avait dit Gandhi... Ce changement là, une autre Gandhi, à quelques lettres près, va le dépister à l'autre bout du monde, numérique ou caméra en main. Son nom : Leila Gandhi. Grande reporter, écrivain, chroniqueuse. Chez Starduweek, nous aimons ce genre de "pépite"...

  • Hommage à Driss Chraïbi à l'Institut du Monde Arabe

    L'Institut du Monde Arabe de Paris rend hommage à Driss Chraïbi le 27 novembre à 18h30 avec la projection du documentaire "Conversations avec Driss Chraïbi" réalisé par Ahmed El Maânouni.