Interview du bloggeur Mohammed Erraji

16 septembre 2008 - 23h01 - Maroc - Ecrit par : L.A

Un jour après avoir publié un article critique envers les faveurs spéciales que le Roi accorde parfois à certains citoyens, le bloggeur marocain Mohammed Erraji a été arrêté vendredi 5 septembre et condamné très rapidement à deux ans de prison. Premier Marocain à être emprisonné pour ses écrits, Erraji a été libéré sous caution moins d’une semaine plus tard, après que la cour d’appel eut démontré que l’audience en première instance avait été entachée d’erreurs. Magharebia a demandé à Erraji de parler de ces récents événements et, plus généralement, de la situation de la liberté de la presse au Maroc.

Comment avez-vous obtenu votre libération conditionnelle ?

J’ai déposé une requête de mise en liberté provisoire auprès du gardien de la prison vendredi matin, et à midi ce même jour, j’ai été déféré devant le juge du tribunal de première instance, qui m’a dit que ma requête avait été acceptée et que la prochaine audience était prévue le 16 septembre. J’ai ensuite été libéré dans l’attente de cette audience.

Comment l’enquête a-t-elle été conduite ?

Un groupe d’officiers des renseignements se sont présentés chez moi mercredi, mais je n’étais pas là à ce moment-là. Ils ont dit aux membres de ma famille que je devais aller les voir. Je me suis rendu jeudi à dix heures du matin au siège de l’unité de recherche scientifique, et n’en suis ressorti qu’à 17 heures. L’enquête a été conduite par les responsables de cette unité dans de bonnes conditions et avec respect. Ils m’ont demandé de me présenter à nouveau le lendemain.

Lorsque je suis revenu vendredi matin, l’enquête a été menée à son terme par la même unité, après près de trois heures. Après quoi, j’ai été emmené auprès de la police judiciaire, où les policiers ont à leur tour repris l’enquête pendant près de cinq heures sur mes affiliations politiques et intellectuelles. J’ai été maintenu en détention, et c’est là où j’ai commencé à souffrir, parce que la cellule dans laquelle j’étais détenu était dans un état pitoyable. L’enquête s’est poursuivie samedi et dimanche.

J’ai ensuite été escorté dimanche matin par des policiers à mon domicile, qu’ils ont fouillé, en s’attachant particulièrement à mon ordinateur et à mes livres. Ils m’ont ensuite ramené au poste de police, où j’ai signé les déclarations qu’ils avaient préparées. J’ai ensuite été menotté et déféré devant le procureur adjoint du Roi au tribunal de première instance, qui m’a interrogé sur les raisons de certaines phrases dans l’article en question. L’audience n’a pas duré plus de quatre minutes. Après avoir attendu pendant plus d’une heure, un policier est venu et m’a dit que j’avais été condamné à deux ans de prison. J’ai alors été conduit en prison.

Ils m’ont ramené lundi matin au tribunal de première instance pour entendre le verdict de la cour, ce qui n’a pas duré plus de quatre minutes. Le juge m’a seulement demandé ma position face aux charges retenues contre moi, c’est-à-dire le manquement au respect dû au Roi. J’ai réfuté avoir jamais eu l’intention d’offenser le Roi. Interrogé sur mon intention de désigner un avocat pour me défendre, je lui ait dit que je ne disposais pas des moyens financiers nécessaires.

Vos articles se caractérisent par une critique sévère des conditions sociales et économiques au Maroc. Quelle en est la raison ?

La raison tient à mon enthousiasme pour ce pays, parce que je veux que mon pays avance et atteigne un certain niveau de démocratie et de respect des droits de l’Homme, pour faire en sorte que cela ne reste pas que de l’encre sur du papier. Si j’ai parfois recours au sarcasme et à la sévérité dans l’écriture de mes articles, je n’ai jamais eu l’intention de blesser quiconque, ni le Roi ni personne d’autre.

Votre situation actuelle va-t-elle avoir un effet sur vos prochains articles ?

Je n’ai pas encore décidé si j’allais continuer ou non à écrire. Les jours que j’ai passés en prison me font craindre de seulement porter la plume, ce qui équivaut actuellement pour moi à signer une nouvelle condamnation à la prison. Je vais donc étudier la question avec soin avant de décider de continuer ou non à écrire.

Vous n’avez à ce jour publié aucune excuse. Cela veut-il dire que vous vous considérez comme non coupable ?

Encore maintenant, j’ai du mal à croire ce qui m’arrive en termes de poursuites judiciaires et d’emprisonnement. Je ne pense pas offenser quiconque, y compris le Roi, par mes articles. J’ai été très surpris d’être convoqué pour une enquête. Si je suis convaincu à l’avenir d’avoir offensé le Roi ou quiconque, je serai prêt à présenter des excuses. Mais pour l’heure, je ne pense pas avoir porté préjudice à quiconque.

Envisagez-vous un pardon royal, comme dans l’affaire de Mourtada ?

J’attendais un pardon royal durant les jours que j’ai passés en prison à l’occasion du Ramadan ou de l’Aïid El Fitr, parce que l’état psychologique dans lequel je me suis trouvé durant ces journées a été terrible et insupportable.

Selon vous, quelle est la réalité de la liberté d’expression au Maroc ?

Je pense que certaines personnes ne souhaitent pas voir la liberté d’expression évoluer. Je suis triste de voir mon propre pays, que je souhaiterais voir avancer plus rapidement, vivre en retrait en termes de démocratie. Je veux que mon pays embrasse la doctrine de la démocratie une fois pour toutes. De plus, nous ne devrions pas continuer de penser que la liberté d’expression constitue un danger pour le pays ou pour l’institution monarchique.

Je rejette le principe consistant à quitter le Maroc pour le critiquer depuis l’étranger. Je préfère vivre dans mon pays. Je rejette également totalement le fait de recevoir une assistance financière extérieure pour ce faire. La liberté d’expression dans un pays donné montre que ce pays respecte les règles de la démocratie. Si au Maroc la répression de la liberté d’expression se poursuit, cela voudra dire que l’État cherche à cacher certains problèmes ; c’est une chose qui conduira les citoyens à remettre en cause l’existence même de la démocratie. Je pense que la seule solution pour faire avancer le Maroc est d’étendre le respect de la liberté d’expression.

A quoi avez-vous pensé pendant ces journées en détention ?

La seule chose à laquelle je pensais, c’était la liberté. J’ai été distrait durant ces jours en détention, et ne parlais même pas aux autres prisonniers qui étaient avec moi. Mon esprit était tout occupé à penser à la liberté. Je peux dire aujourd’hui que si cette détention s’était prolongée, je serais certainement devenu fou du fait des conditions insupportables de la détention. Une chose qui m’a fortement pesé a été les charges retenues contre moi. Je respecte le Roi, et je considère que la monarchie est garante de la stabilité du Maroc. Je ne pensais qu’à une seule question : comment pourrais-je passer deux années de ma vie en prison ? Encore maintenant, je ne me suis pas remis du choc qu’a été le fait d’entendre prononcer la sentence envers moi. J’espère que le tribunal prononcera un arrêté d’acquittement.

Source : Magharebia - Naoufel Cherkaoui

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