Le CCDH porte plainte contre "Al Jarida Al Oula"

- 22h06 - Maroc - Ecrit par : L.A

Au siège du quotidien « Jarida Al Oula », c’est la fièvre qui précède le bouclage. Sauf que ce mardi 10 juin est une journée particulière. Le directeur de cette nouvelle publication, Ali Anouzla, est cité à comparaître ce mercredi matin dans une plainte déposée contre lui par le président du Conseil consultatif des droits de l’Homme. Motif de la plainte en référé examinée ce matin par le tribunal de première instance de Rabat : la publication des déclarations faites par de grands témoins écoutés par les membres de l’Instance Equité et Réconciliation.

Des témoignages souvent forts, en tout cas dérangeants, où des personnalités comme l’ancien conseiller royal Abdelhadi Boutaleb ou encore Khelli Hanna ould Rachid, le président du CORCAS, donnent leur part de vérité sur les années de plomb et le climat politique d’une époque bien tourmentée pour les droits humains.

Un joli scoop pour Ali Anouzla et son journal qui vient de démarrer, d’autant que le rapport final de la Commission vérité aux destinées de laquelle présidait le défunt Benzekri n’est qu’une version édulcorée du long travail d’investigation et de mémoire entrepris par ceux de l’IER. Le CCDH n’apprécie visiblement pas les scoops. Sa requête ne souffre la moindre ambiguïté : Jarida Al Oula doit immédiatement cesser la publication de ces témoignages sous peine d’une astreinte de 5000 dhs au cas où le quotidien continuerait d’offrir à la lecture ces témoignages.

« Nous continuerons jusqu’au bout. Nous avons encore une dizaine de témoignages, les uns plus dérangeants que les autres et nous les publierons parce que nous estimons que les Marocains ont le droit de savoir. Ils ont eu à écouter les témoignages des victimes. Ils doivent pouvoir prendre connaissance des témoignages des acteurs, de ceux qui ont joué, de près ou de loin, un rôle. Aujourd’hui, une plainte est déposée pour arrêter la publication de ces témoignages. Je me pose la question de savoir qui a peur du passé et si l’Instance Equité et Réconciliation a quelque chose à cacher », a affirmé, mardi matin, à « Libé » Ali Anouzla.

Joint au téléphone, le président du Conseil consultatif des droits de l’Homme a refusé de faire toute déclaration à ce sujet. « Je n’y vais pas par quatre chemins. Après ce que vous avez écrit sur moi, je ne fais pas confiance à votre objectivité. Je ne vous ferai pas la moindre déclaration », nous a déclaré Ahmed Herrezni. L’homme entend choisir ses interlocuteurs -c’est son droit le plus absolu- mais ils doivent avoir la particularité de le porter sur un piédestal, sous peine de tomber en disgrâce…

Une nécessaire loi sur les archives

Pour un membre de l’Instance Equité et Réconciliation qui a requis l’anonymat, ces grands témoins, dont Jarida Al Oula publie les déclarations, ont été entendus par la Commission vérité, « dans un cadre tout à fait interne », « pour mieux permettre de comprendre la conjoncture politique de l’époque ». « Nous n’avons pas d’écrits sur l’histoire contemporaine. Et les dirigeants du mouvement national n’ont pas écrit leurs mémoires par exemple. C’est pourquoi à l’IER nous avions choisi d’écouter les politiques, des syndicalistes, d’anciens résistants. Chacun de ces grands témoins dispose d’une pièce du grand puzzle.

Ce n’est pas une vérité absolue et complète. Il s’agit là d’une infime partie de la vérité. » Question : Al Jarida Al Oula avait le droit de publier ces documents internes de l’Instance ? Notre interlocuteur refuse de commenter la décision du CCDH d’aller devant les tribunaux avant d’apporter une précision selon laquelle l’une des recommandations du rapport final de l’IER porte sur la nécessaire adoption d’une loi régissant les archives pour que les témoignages de Boutaleb et tous les autres soient accessibles au plus grand nombre.

La première audience d’un procès inédit qui vient confirmer que toutes les pages du passé n’ont pas été lues pour être tournées s’ouvre ce matin. Al Jarida Al Oula y sera représenté par des avocats qui ont vécu au plus près ces années de soufre et de plomb : l’ancien détenu politique Hassan Semlali, le président du Forum Vérité et Justice, Sebbar et le bâtonnier Abderrahim Jamaï.

Source : Libération - Narjis Rerhaye

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