Intégration : L’école des mères

- 00h32 - France - Ecrit par : L.A

A Asnières, dans la banlieue parisienne, des étrangères de toutes les origines apprennent le français. Comme leurs enfants. Un sésame pour une immigration réussie.

Une forte odeur de feutre imprègne la pièce. La carte de France est scotchée au mur. Sur toutes les tables, des dictionnaires. Clarisse, la prof en pull rose, attaque : « Prenez votre manuel. » Bruissement de pages. Une brune à lunettes articule la leçon du jour : « Créer des mots à partir d’un radical. » Derrière la fenêtre, les arbres se tordent sous les bourrasques. Des cris joyeux s’échappent de l’école maternelle voisine. Ici, il n’y a pas d’enfants. Il n’y a que des femmes.

Elles ont 30, 40 ou 50 ans. Parfois la chevelure voilée, les dents couvertes de doré. Et cette même rage d’apprendre sur le tard. De parler, d’écrire, de compter en français. Le jour où ces mères de famille immigrées ont quitté leur pays, l’Afrique, l’Europe de l’Est ou l’Asie, pour s’installer dans cette banlieue fanée des Hauts-de-Seine, la plupart ne savaient même pas, comme Fatoumata, demander où était la poste. Cette femme au boubou rose ne balbutiait qu’un mot de français en arrivant du Sénégal : « Bonjour. » Alors elle s’est inscrite aux cours d’alphabétisation de la Maison des femmes, à Asnières, où quatre formatrices assurent toute la journée des ateliers linguistiques de différents niveaux Ce matin-là, il est élevé. On dissèque des mots familiers, maintes fois entendus : « indésirable », « insalubre », « impossible ». Pour ces femmes, tout ça veut dire galère. Pour Clarisse, cela signifie grammaire. La formatrice débouche son feutre : « Qui me cite un préfixe ? » L’énergique pédagogue ne lâche rien : « Enrichissez votre vocabulaire. » Penchée au-dessus de Célestine, une Congolaise aux joues rondes, elle rectifie l’orthographe défaillante : « Pas de "s". » Et libère chez ses élèves une parole si longtemps muselée : « Osez, osez, osez ! »

Paralysée par la peur de sortir, Marianne préférait rester dans son lit à attendre le retour, vers 22 heures, de son mari, cuisinier. A son arrivée, en 1983, cette Sénégalaise ne parlait pas un mot de français. Elle se plantait à sa fenêtre. Tous ces Blancs, se souvient-elle, ça la terrorisait. « Privé de langage, on est prisonnier, soupire-t-elle. Je me sentais bête, j’en pleurais ! » Cette épouse de 43 ans, foulard gris sur la tête, les ongles à demi rouges, s’est mise à apprendre la langue à la Maison des femmes quand son fils est entré en maternelle : « On a commencé l’école en même temps... »

Dans cette petite structure associative, financée en majorité par la mairie d’Asnières, près de 500 personnes ont été évaluées par un correspondant linguistique en 2005-2006. Parmi elles, une vingtaine ont signé le contrat d’accueil et d’intégration : depuis le 1er janvier 2007, c’est le passage obligé des 110 000 étrangers qui s’installent légalement chaque année dans l’Hexagone. Ils s’engagent, en cas de besoin, à suivre une remise à niveau, sanctionnée par le diplôme initial de langue française (Dilf). « Il faut que ce type d’enseignement soit obligatoire, martèle Zakia Mzili-Couderc, directrice de la Maison des femmes. Certains maris ferment la porte à clef en quittant l’appartement le matin, d’autres femmes doivent venir ici en cachette. Or, dans les quartiers difficiles, c’est grâce à elles qu’on touche l’éducation des enfants. Comment voulez-vous qu’ils respectent leur mère si elle ne parle pas français ? »

Faut-il aller plus loin ? Instaurer le test de français comme un critère d’entrée en France ? En pleine campagne électorale, la question linguistique ravive la polémique droite-gauche, arc-boutée sur l’identité nationale. Le candidat UMP, Nicolas Sarkozy, préconise, en effet, de créer un « test d’intégration » avant tout regroupement familial. Ségolène Royal s’est prononcée contre, mettant en avant le respect de la vie familiale. « Le principe me paraît discutable : qui fera passer le test et selon quels critères ? s’inquiète Pierrette Bourdin, présidente de la Maison des femmes. La plupart des femmes n’ont jamais été à l’école dans leur pays d’origine. Elles ont vécu sous la coupe d’un mari, n’ont jamais choisi une paire de chaussures ! Notre priorité, c’est de les convaincre qu’elles sont capables de décrocher un diplôme. »

Sur son cahier, Maria, 36 ans, les cheveux bouclés, a rédigé un poème. Le devoir donné par Clarisse : écrire sur l’être aimé. Il s’agit de sa nièce restée en Angola. D’une voix effilochée, elle lit : « Il y a des nuits où je rêve que jamais je ne rentrerai, c’est un cauchemar au terme duquel je me réveille en sueur. » Félicitations de Clarisse. Elle doit les encourager en permanence. « Au début, confie-t-elle, la plupart me disent : "Non, on n’y arrivera pas", et puis, le poème, elles finissent par le faire et en être fières. »

La fin du cours approche. Les élèves étudient une série de textes sur l’immigration, les problèmes du logement, la main-d’œuvre exploitée... L’occasion d’évoquer l’intégration aujourd’hui. Wenping regrette : « Ça fait trente ans que les Chinois vivent ici sans se mélanger. Ce ghetto, ça sert à rien ! » La Marocaine Meriem embraye : « Je parle et j’écris le français. Ce n’est pas parce que je porte le voile que je ne respecte pas la loi. »

Au sous-sol de la maison d’Asnières, Ourdia est venue boire un thé avec son amie Fadma. Les deux femmes y ont suivi les cours durant plusieurs années. La première est arrivée d’Algérie en 1981, la seconde du Maroc trois ans plus tard. Au début, elle s’exprimait avec les mains. « Comme une extraterrestre tombée du ciel », raconte Fadma. Elle a copié les mêmes mots des centaines de fois et décroché le certificat d’études. Ourdia lui dit : « T’es la meilleure. » Fadma réplique : « Je voulais juste être comme tout le monde. » Tous leurs enfants ont réussi : ils ont des DESS, diplôme de management, maîtrise d’économie... A elles deux, rigolent-elles, ça leur fait au moins bac 20.

L’Express - Marie Huret

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