L’espoir des clandestins en Espagne

- 08h58 - Espagne - Ecrit par :

A partir du lundi 7 février, l’Espagne qui a besoin de bras lance une vaste opération de régularisation de sans-papiers Sont concernés les ressortissants d’Amérique latine, de l’est de l’Europe et du Maghreb. D’autres pays européens vieillissants s’interrogent sur des mesures identiques.

L’Espagne n’en est pas à sa première régularisation extraordinaire de sans-papiers. Mais c’est la première fois qu’un gouvernement va centrer leur intégration par le marché du travail. Le processus durera du 7 février au 7 mai. Concrètement, les clandestins devront justifier qu’ils résident en Espagne depuis au moins le mois de juin 2004 et qu’ils ne possèdent pas de casier judiciaire dans leur pays d’origine.

De son côté, leur employeur devra présenter un contrat de travail en règle pour un minimum de six mois, et de trois mois pour le secteur agricole, pour que les employés bénéficient d’un permis de résidence d’un an. Le chiffre d’une possible régularisation de près de 800 000 personnes circule, mais rien n’est moins sûr. Tout dépendra de la bonne volonté des employeurs et de la lutte des autorités contre les possibles fraudes sur de faux contrats de travail. Les Équatoriens, Roumains et Marocains seront les principales nationalités à bénéficier de cette régularisation. Portraits non exhaustifs de trois d’entre eux.

À 21 ans, Veronica, équatorienne, en a déjà vu de toutes les couleurs. Arrivée à Madrid en mars 2003, elle a rejoint sa sœur et son frère qui avaient déjà quitté l’Équateur pour chercher une vie meilleure. « Dès que tu arrives, de toute façon, tu n’as pas le choix, car tu as une dette à payer, celle du billet d’avion, 1 500 € », explique cette jeune femme, au milieu d’un minuscule salon sans chauffage. Tout travail est donc bon à prendre, même si l’exploitation n’est jamais loin.

"Bonne à tout faire"
Veronica s’occupe d’abord d’une personne âgée, jour et nuit, pour 540 € par mois. Vient ensuite une année 2004 dont elle ne gardera franchement pas un bon souvenir : « Une seule impression me restera : qu’il existe des gens qui nous considèrent comme des machines, l’ambition pour épargner le plus possible les pousse à nous épuiser », lâche-t-elle amère.

Veronica avait en fait trouvé une place chez un couple très aisé dans la banlieue de Madrid, pour être « la bonne à tout faire » : s’occuper du bébé qui venait de naître, repasser, préparer à manger, nettoyer, pour 570 € mensuels, du lundi au samedi. Jamais un geste d’attention pour elle, même pas lorsqu’elle s’intoxique avec de l’ammoniac, tout juste un court séjour aux urgences, emmenée par ses patrons paniqués. « Pas un jour de repos ! Le lendemain, j’étais à mon poste, comme si rien ne s’était passé. » Même attitude de froideur totale lorsque la sœur de Veronica est blessée dans les attentats du 11 mars : « Ma patronne ne m’a même pas laissée aller la voir tout de suite à l’hôpital. »

Certes, Veronica avait un toit pour dormir. « Mais avec les douze à treize heures par jour que je faisais, je payais d’une certaine manière aussi ma place pour dormir en faisant des heures supplémentaires », réplique-t-elle. La chance lui sourit heureusement depuis le début de cette année, avec une nouvelle place chez un couple, avec deux enfants, mais pour beaucoup moins d’heures. Le travail n’est pas cher payé (500 € mensuels), certes, mais ils lui ont promis de lui faire un contrat. Le visage de Veronica s’illumine à l’idée d’avoir enfin des papiers en règle et de cotiser à la Sécurité sociale. « Mon rêve, c’est d’être coiffeuse, je paie des cours pour cela dans une école », raconte-t-elle. Mais son premier geste sera de prendre un billet pour l’Équateur pour aller rendre visite à sa famille, car, pour une fois, elle pourra revenir, grâce à ses papiers.

"Le rêve de tout immigré : revoir sa famille"
Comme cette jeune Équatorienne, Gelu, 38 ans, fera la même chose : « C’est le rêve de tout immigré, de revoir sa famille », explique ce Roumain, aux cheveux soigneusement gominés. Gelu ne colle à aucun cliché sur les clandestins . Arrivé en juin 2001, il est responsable aujourd’hui du marketing dans une petite entreprise d’informatique : une histoire atypique pour cet homme aux traits fins, maniant l’espagnol et le français comme sa propre langue, journaliste et écrivain poète connu en Roumanie. Pourtant, il a fait l’expérience des mêmes galères que ses compagnons.

Comme d’autres, il est parti entre autres pour des raisons économiques. Dès qu’il arrive, on lui conseille de se rendre à ce qu’on appelle la « place des Roumains », dans une ville de la banlieue de Madrid. Là, très tôt le matin, ils sont plus d’une cinquantaine de clandestins à attendre que les chefs de petites entreprises espagnoles viennent les chercher pour un travail d’une journée ou plus. Une pratique courante, connue de tous, mais loin d’être poursuivie par la police.

Mais Gelu n’a pas le physique pour les travaux demandés, dans la construction en général. Il entend alors parler de la récolte des cerises dans la vallée du Jerte, dans l’Estrémadure, où ce sont des familles espagnoles qui recherchent des bras. C’est le début pour Gelu d’une longue plongée dans différentes régions de l’Espagne, allant là où des places étaient libres dans l’agriculture, à raison de 30 à 35 € par jour. « Je travaillais juste pour vivre, car je payais ma chambre, mes repas », explique-t-il. Jusqu’au jour où les hasards de la vie le placent dans la maison d’un professeur. « Au bout de deux semaines, il m’a invité à boire une bière, c’était la première fois qu’un patron me traitait comme un humain », raconte-t-il d’une voix pudique.

La peur ne le quittait pas

Lorsque Gelu lui apprend qu’il est journaliste et écrivain, son patron cherche des solutions et lui présente son gendre, responsable d’une petite société d’informatique. Ayant aussi des connaissances dans ce domaine, Gelu trouve sa place naturellement. « Mon patron a bien essayé de me légaliser, mais le ministère du travail faisait tant de problèmes administratifs qu’il a laissé tomber. Il m’a quand même embauché pour 800 € par mois, avec congés payés et heures supplémentaires aussi. » Gelu sait qu’il a eu beaucoup de chance et qu’il y en a peu comme lui. Pendant toutes ces années, la peur ne le quittait pas. « Chaque fois que je vois un policier, je tremble. Même si je me sens depuis longtemps intégré à la société espagnole, je ne serai pas tout à fait en règle tant que je n’aurai pas mes papiers. »

De son expérience, Gelu en a tiré un livre qu’il a presque terminé, car il n’a jamais cessé d’écrire : « On dit qu’il faut souffrir pour écrire, ce n’est pas moi qui dirais le contraire. » La souffrance, Mustapha, un Marocain de 32 ans, en connaît aussi les affres. Installé depuis six ans en Espagne, il a voyagé partout dans le pays pour trouver du travail : dans l’hôtellerie, la construction, les déménagements, l’agriculture pour 20 à 30 € par jour. Depuis six mois, il est garçon de café dans un bar. « Mais mon patron a des doutes pour me faire le contrat de travail en règle, il a peur, je crois », assure Mustapha.

Peur de montrer aux autorités qu’il employait un illégal ? On en doute, puisque le gouvernement a assuré qu’il n’en tiendrait pas compte. Ou peur de devoir le payer plus ? Douteux aussi, car Mustapha sait déjà que son patron ne lui paierait pas la Sécurité sociale. Un chantage qu’exercent déjà plusieurs employeurs qui sont d’accord pour régulariser leurs employés, à condition que ces derniers leur reversent le montant de la cotisation de la Sécurité sociale. « Moi, je m’en fiche s’il faut la payer, car, au bout, tu as des papiers et ça, c’est essentiel, sinon tu n’es personne », lance Mustapha. Personne ? Pourtant, ils sont des milliers à travailler au noir et à soutenir, d’une certaine manière, une partie de l’économie espagnole. Omar, un compatriote marocain dont les papiers sont en règle, ne peut s’empêcher de glisser son grain de sel ironique dans la conversation : « Il y a plus de sans-papiers qui travaillent que de personnes en règle qui travaillent. »

Valérie DEMON - La Croix

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