Lbaladia, une destination des clandestins affamés

- 12h55 - Maroc - Ecrit par : L.A

Ils sont des milliers de migrants africains subsahariens, hantés par la peur des lendemains incertains, à quitter massivement leurs pays d’origine, au péril de leur vie, pour ‘’affronter le destin’’ et s’installer clandestinement en Europe. Pendant leur aventure, ils font escale au Maroc. Maliens, Sénégalais, Tchadiens, Nigériens et Congolais se dispersent dans les différentes villes marocaines (petites et grandes) et la métropole en fait partie. Ils y vivent en masse, font de petites bricoles et s’adonnent à la mendicité.

"Lbaladia" est l’une des places les plus fréquentées par ces Subsahariens. Avec ses boucheries et ses restaurants marocains spécialisés dans le "méchoui", cette grande place près des "Habous" bat son comble entre 12 et 15 heures. Au début de cette tranche horaire, "les premiers mendiants arrivent sur place, commencent leur tournée quotidienne dans le souk, certains commerçants leur donnent de la viande crue, d’autres des fruits, d’autres encore des légumes", témoigne Ahmed, un apprenti- boucher. Il poursuit : "Ici, les mendiants ne cherchent pas l’aumône mais plutôt de la nourriture. Ils ont faim, ils ‘’crèvent la dalle’’ et veulent absolument manger".

C’est le cas de Mabrouka, une habituée des lieux. Tout le monde la reconnaît avec son enfant au dos et sa fameuse réplique :"Toi manger, bébé non…" Au-delà de son regard vide, son teint mat et sa silhouette affaiblie, la jeune Subsaharienne affirme qu’elle vient du Sénégal. Ce qui est naturellement faux. Le reste de son histoire ne semble pas cacher de mensonges : "Cela fait 3 ans que je suis coincée au Maroc. Après mon accouchement, j’ai fui l’hôpital pour ne pas me faire expulser vers mon pays natal. Ma famille ne supportera pas cette honte", explique Mabrouka. La honte c’est cette enfant métisse qu’elle porte au dos. "Je me rappelle très bien de mes violeurs. Ils m’ont agressée près de Sebta. A l’époque, je voulais traverser clandestinement la Méditerranée", se rappelle la jeune maman sans le moindre regret. Apparemment, il y a bien longtemps qu’elle a arrêté de pleurer son sort. L’enfant a aujourd’hui 2 ans et la mère à peine22 ans. Leurs situation est bien entendue illégale.

Après la naissance de sa fille, elle a quitté ses amis de parcours et a choisi de s’installer dans l’un des anciens bidonvilles : ‘’Pachkou’’. Là-bas, elle paye un loyer de 500 dirhams par mois. Seule la mendicité lui permet de subvenir à ses besoins.

"Je n’ai aucune envie de me retrouver en train de faire des activités ignobles, je ne veux pas devenir une prostituée. Je veux simplement nourrir mon enfant, payer mon loyer et épargner une petite somme pour qu’on puisse traverser la Méditerranée. Ici au Maroc, personne ne cherche des bonnes d’origine africaine, personne ne veut d’une employée avec bébé dans les restaurants ou les cafés… Devrais-je faire autre chose que mendier ?", se demande Mabrouka.

13h00, "Lbaladia" regorge des clients, les tables se dressent, l’odeur de la viande atteint les narines de la petite métisse. Mabrouka se met au travail. Elle fait le tour des tables servies, s’impose timidement et répète sa réplique : "Toi manger, bébé non…". Très souvent, elle ramasse de petites portions de foie, viande hachée, steak dans une boite en plastique. La tournée se poursuit jusqu’au départ des derniers attablés. Mabrouka quitte les lieux et se dirige vers sa baraque où elle prépare à manger, se repose un peu pour être en bonne forme durant l’après-midi. Car une autre destination à conquérir l’attend durant le soir : c’est l’ancienne Médina.

Le refus…

Revenons à la fameuse place ‘’Lbaladia’’ où se bousculent les mendiants "nationaux" et ceux clandestins. Tout le monde veut une part du gâteau et cela semble agacer certains clients : "Il ne s’agit pas d’un ou deux mendiants, c’est tout une troupe qui défile…", se plaint un client. Il poursuit : " Avec ma famille, nous préférons s’attabler au fond du snack pour éviter les mendiants. Ils nous harcèlent avec leur regard, au point de nous rendre coupables du fait que nous on a de quoi manger et eux non. Pourtant, c’est la vie, chacun à sa propre destinée". En effet, vu la conception de "Lbaladia", les petits snacks dressent leurs tables, presque à côté de la route. Les clients se retrouvent face aux passagers et du coup face aux mendiants. Ces derniers se bousculent et n’arrêtent pas de demander à manger. La guéguerre se fait aussi entre les mendiants locaux et étrangers. "Avec ces ‘’Noirs’’, on a à peine de quoi acheter du pain et du beurre. Ils nous piquent nos clients et mangent ce que nous devons manger. Ils agacent les attablés à tel point qu’ils refusent de donner de l’argent à qui que ce soit", explique furieusement un mendiant marocain, habitué des lieux qui refuse la concurrence des Subsahariens.

Mabrouka et ses confrères en sont tout à fait conscients : "Nous avons l’habitude et nous sommes obligés de vivre avec ces menaces. Nous ne sommes pas dans notre pays. Nous n’allons quand même pas demander à être traités comme des princes. Nous n’avons plus de papiers et sommes coincés ici. Qu’allons-nous faire à part la mendicité ? Nous sommes très mal barrés et nous n’avons qu’une seule lueur d’espoir, c’est traverser la Méditerranée". Pour ainsi dire que les Subsahariens qui restent bloqués au Maroc ne peuvent ni rejoindre l’autre rive méditerranéenne, ni retourner dans leurs pays. Ils n’ont plus d’argent et dans bien des cas, plus de papiers. La mendicité devient dès lors l’unique alternative.

L’eldorado, un rêve meurtrier !

La Méditerranée, qui sépare les deux continents, enregistre de nombreux aventuriers africains fuyant la misère et qui ont payé de leur vie leur quête de ‘’l’eldorado européen’’. Plusieurs périssent dans cette mer chaque année. Depuis le début 2007, les autorités marocaines ont mis en échec environ 10.200 tentatives de migration clandestine vers les côtes espagnoles dont plus de 3.100 vers les îles Canaries (sud).

Rien que cette fin de semaine, la police marocaine a interpellé quelque soixante-trois clandestins africains d’origine subsaharienne. Ces clandestins ont été arrêtés dans des opérations de contrôle des services de lutte contre le phénomène de l’émigration clandestine qui ont fait avorter dans des opérations similaires la tentative de 90 autres Subsahariens la semaine dernière. Ces opérations de contrôle ont conduit également au démantèlement de quelque 260 réseaux de trafic des migrants.

Reste à signaler que le nombre de candidats à l’émigration clandestine à partir du Maroc a enregistré une baisse de près de 17% de janvier à fin octobre 2007 par rapport à la même période de l’année dernière. Ainsi, plus de 8.383 opérations de rapatriement ont été organisées entre 2004 et 2007 dont 455 durant le mois d’octobre dernier.

Le Matin - Rajaa Kantaoui

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