Le nouvel axe Madrid-Alger Ou la deuxième bourde d’Aznar

- 09h18 - Espagne - Ecrit par :

En se retirant de la vie politique en 2004, Aznar - s’il ne rectifie pas rapidement le tir - aura réussi le tour de force peu enviable de laisser derrière lui des relations profondément détériorées avec le voisin marocain et, surtout, par une alliance contre nature avec l’Algérie, aura amorcé une bombe à retardement pour l’Espagne.

une deuxième bourde qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour son pays. Son alliance avec l’Algérie dans le contexte géopolitique actuel est pour le moins qu’on puisse dire un acte aussi irresponsable qu’irréfléchi. Par ce fait, l’Espagne se trouve, désormais, dans l’œil du cyclone.

Avant même l’arrivée de Bouteflika dans la capitale ibérique pour jeter solennellement et à grande pompe les bases du nouvel axe Madrid - Alger, les experts commencent déjà à mesurer tout le paradoxe et les conséquences gravissimes de ce rapprochement spectaculaire et pour le moins précipité avec l’Algérie.

Probablement sur le conseil et la pression de leurs stratèges militaires, les autorités espagnoles viennent de procéder - comme première mesure préventive - au déploiement de batteries de missiles anti-missiles « pour faire face à une éventuelle attaque de missiles provenant de l’Afrique du Nord ».

En termes clairs contre les missiles balistiques SCUD algériens. (Cf. la presse espagnole du 19 septembre 2002 et mon étude « Espagne - Algérie : une alliance contre nature » in L’Opinion du jeudi 3 octobre 2002). Quelle légèreté ! On ouvre tous grands les bras à l’ami algérien et on s’aperçoit en même temps qu’il est un ennemi potentiel dangereux.

C’est à se demander si Descartes, en voisin, a déjà traversé les Pyrénées. Aznar n’a même pas l’excuse de l’improvisation. C’est lui-même qui a défini « la conception d’une nouvelle stratégie d’équilibre en Méditerranée basée sur le changement d’alliance et de priorités de la politique maghrébine espagnole ». En clair, Bouteflika en lieu et place de Sa Majesté Mohammed VI. Hallucinant !

Le président du Conseil espagnol s’est fourvoyé dans cet engrenage algérien à la manière d’un novice. Son objectif anodin, au départ, était sans doute de gêner le Maroc voisin et de le forcer à être plus malléable sur les dossiers bilatéraux en suspens : pêche, présides, Sahara, immigration, prospection pétrolière, etc., mais il ne pensait certainement pas être happé par les événements et entraîné aussi loin. Force est de reconnaître qu’il aura perdu sur les deux tableaux.

A côté de la menace angoissante des SCUD algériens sur la péninsule ibérique, l’Espagne deviendra, peut-être, prochainement la nouvelle plaque tournante de l’intégrisme algérien en Europe.

Dans la logique de ce rapprochement « stratégique » hispano-algérien, il y a tout lieu de penser qu’on favorisera la fluidité des passages transfrontaliers et les échanges entre les deux Etats. Madrid revivra-t-il un remake des attentats de Paris au milieu des années 90 ? S’agira-t-il cette fois-ci du FIS ou des généraux algériens ?

Les autorités espagnoles auront tout le loisir, le moment venu, de mener toutes les enquêtes qu’elles voudront pour démêler l’écheveau...

Et l’ETA « désœuvrée » pourra toujours se frotter les mains. Psychose des attentats, psychose des SCUD, le peuple espagnol aura été bien servi par ses dirigeants.

L’Espagne et l’Algérie - pour se disputer les faveurs de Washington - signeront en marge de la visite de Bouteflika à Madrid une convention pour la lutte anti-terroriste.

Paradoxalement, c’est ce document qui scellera, probablement, l’acte de naissance de la nébuleuse islamiste algérienne dans la péninsule. L’Espagne se retrouve désormais prisonnière d’une situation qu’elle n’a ni recherchée ni voulue.

Toutefois, si elle venait, d’aventure, à changer pour une raison quelconque d’un iota sa coopération exclusive avec l’Algérie, elle provoquera immanquablement le courroux et les foudres des maîtres d’Alger. Il est une constante bien établie dans les relations internationales de l’Algérie : Alger rend coup pour coup sans jamais se soucier des implications ou des conséquences à venir.

Assistera-t-on à terme à une partie de bras de fer entre les héritiers des phalanges fascistes espagnoles et les généraux liberticides algériens ? Tout porte à le laisser penser. Après le chaos chez notre voisin de l’Est, le chaos s’installera, peut-être, chez celui du Nord. Quel gâchis !

Si l’affaire du Sahara était réglée, la sous-région aurait certainement fait l’économie de telles tensions. A cette fin, on ne peut, au passage, que souhaiter un petit coup de pouce de Washington en faveur du Maroc lors de la prochaine réunion du Conseil de sécurité.

A l’heure de l’unipolarité qui pourra croire un seul instant que les USA qui ont à présent le monde entier sous leur coupe, y compris la Russie et la Chine - à cause des cordons de la bourse - peuvent avoir une quelconque difficulté à s’assurer - après de surcroît plusieurs mois de lobbying - 9 suffrages sur 15 au Conseil de Sécurité ?

Pour revenir au nouvel axe Madrid - Alger, on ne peut qu’éprouver de la compassion pour une Espagne qui, en 20 ans seulement, a fait un bond fantastique comblant son retard industriel sur ses voisins européens. Classée actuellement 9ème puissance économique du monde, elle aspire à intégrer très prochainement le G7, le club des pays riches.

Avec sa nouvelle alliance avec l’Algérie, elle se retrouve, malgré elle, placée au centre d’une aventure aux lendemains pour le moins incertains avec de sérieux risques de fragilisation sur tous les plans.

Tout cela à cause d’une succession de bourdes d’un Aznar qui manque de discernement et, visiblement, d’étoffe d’homme d’Etat. Un Aznar rancunier et revanchard qui pousse le cynisme au point de jouer avec l’avenir de son propre pays.

Et comme pour lui faire écho, la presse espagnole et algérienne, à l’unisson, se déchaîne contre le Maroc, sa politique et ses institutions en n’ayant même pas la pudeur et la décence d’épargner la personne sacrée de Amir Al Mouminine qu’elles ont attaqué en des termes souvent très durs. L’ignominie n’a décidément pas de limites.

Au-delà de ce micmac qui n’honore pas ses auteurs, que retiendra la petite histoire ? Comme dans la fable, un jour le Rat de ville invita le Rat des champs mais au lieu de reliefs d’ortolans, le festin à grignoter était l’intégrité territoriale d’un pays voisin et ami. Pourtant, les deux compères sont bien placés pour savoir que le Maroc est un roc - par définition indigeste - où sont venus se briser à travers les siècles toutes les visées hégémoniques.

Le reste n’est qu’une affaire de rongeurs. De Rat de ville et de Rat des champs.

Moussa Hormat-Allah,chercheur, ancien maître deconférences à l’ENA de Rabat
Publié sur lopinion.ma le Mardi 8 octobre 2002

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