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Les leçons d’un mariage

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1er juin 2002 - 14h57 - Maroc

On attendait du Roi Mohamed VI une position à l’égard du problème de " l’intégration de la femme dans le développement ". Une réponse institutionnelle qui viendrait départager les tenants de l’émancipation de la femme, et les tenants du retour aux traditions et à la " référence islamique ".

Mais le Souverain répond par des actes, et par l’exemple personnel. Certes, de cette façon il accroît sa légitimité politique, mais c’est tant mieux !
On se souvient de l’acte symbolique et historique de son grand-père Feu Mohamed V. Il a tenu à ce que les princesses se montrent en public, et en tenue européenne. Et l’on sait la liesse populaire, surtout féminine, que cette décision engendrait. Qu’auraient dit ces messieurs du " Comité National pour la protection de la famille ", qui ne sont pas tous Islamistes, il faut le souligner, devant un tel acte de courage accompli il y a plus de cinquante ans déjà ?
Car tout le monde sait que les propositions de Mohamed Saïd Saadi, ex-ministre de la famille et des handicapés, n’étaient en aucun cas contraire à la religion, puisque tout est question d’interprétation des textes saints et d’Ijtihad personnel. Que les mobiles de l’ire des immobilistes n’avait rien à voir avec l’Islam ni l’islamisme. Car comment expliquer que ledit " Comité National ", qui s’insurge contre la libération de la femme, rassemble des hommes aussi différents idéologiquement et socialement que El Khatib et ses ouailles du P.J.D., Mohamed Basri dit le Fkih progressiste, de l’U.S.F.P. au pouvoir, et même blanquiste, et Mohamed Zyane qui est libéral et démocrate, selon ses dires, jusqu’à la moelle ?
Il est clair que ces messieurs refusent que l’ordre des choses soit bouleversé. Que le pouvoir quasiment sans limites des " mâles " ne soit dérangé. Mais je voudrais bien savoir, par exemple, s’ ils accepteraient que leurs filles, leurs sœurs et proches parentes puissent être " données " en mariage à des " mâles " polygames et disposant déjà de harems bien garnis ! Ils refuseraient à coup sûr. Comme ils l’ont fait pour l’enseignement public et arabophone qu’ils refusent pour leur progéniture, préférant pour elle les missions étrangères ! N’est-ce pas parce qu’ils ont compris que la libération de la femme engendrera un bouleversement total de la hiérarchie des autorités et du pouvoir ? Car qui pourrait contester que, chez-nous, la chaîne pyramidale du pouvoir politique, est intégrée par les Marocains, au cours de leur socialisation, à travers le paradigme : Dieu-Prophète- Roi/Sultan/Calife/Amir Al Mouminine- le Père ; le père qui a quasiment droit de vie ou de mort sur ses enfants et sur... sa femme ?
Mohamed VI semble prendre un autre itinéraire. Il prend pour épouse une jeune fille du peuple quoiqu’elle se nomme Bennani. En sa compagnie, il fait la Une des journaux. Le nom de la jeune mariée est sur toutes les lèvres. Elle prendrait même le titre de princesse après le mariage. N’est-ce pas là une innovation bienfaisante pour le pays, pour le peuple, et pour la femme en général ?
Bienfaisante pour le pays, parce qu’un tel acte, aussi bien dans sa forme que dans son essence, détruit bien des tabous. Le plus important de ces tabous concerne le conjoint du Roi. Avant Mohamed VI, il était presque interdit de parler des épouses du Souverain. Et le faire aurait, peut-être, été interprété par les tribunaux comme une atteinte aux institutions sacrées du Royaume. Aujourd’hui, tout le monde parle de Lalla Salma Bennani, et toujours en bien. Tout le monde salue le courage d’un Souverain qui a osé bousculer ce qui semblait être immuable. Un clin d’œil au " Comité National pour la défense de la famille ", en fait pour la " défense des privilèges " acquis sur le dos de la moitié des habitants de ce malheureux pays ! Que ces messieurs sortent pour visiter les usines fabriquer du matériel haute technologie et autres usines des textiles. Ils n’ y trouveront pas beaucoup de " mâles ". Là, en revanche, c’est la femme qui peine ; mais que le " mâle " oblige à entretenir le foyer, à lui verser l’argent de ses cigarettes étant donné sa situation de chômeur, et même de l’argent pour son hachisch ou sa bouteille de pinard. Au bout du chemin, et si elle ne s’exécute pas, elle reçoit la " correction " qu’il faut pour la mater et " l’ éduquer " ! Moralité de cette situation, elle entretient le " mâle ", mais elle ne peut lui être égale. Quelle justice, mon Dieu !
D’un côté, le mariage de Mohamed VI et Lalla Salma Bennani (notons au passage que le titre " Lalla ", chérifien par excellence est interdit par les lois en vigueur pour les autres Marocains), est une promotion pour le peuple marocain lui-même. A la provocation de la proposition " pacte de famille ", lancée en 2001 par son cousin Moulay Hicham, qui aurait consisté à imiter plus ou moins les monarchies du Golfe et partager le pouvoir entre princes, le Roi répond par l’anoblissement d’une fille du peuple en lui donnant le titre de " Lalla " et de princesse à part entière, et double ainsi ladite proposition " par sa gauche ". Il s’agit là du début d’une véritable popularisation de la Monarchie marocaine. Popularisation inhérente à toutes les Monarchie qui se respectent de par le monde civilisé, pas aux monarchies pétrolières. Et il ne faudrait pas s’étonner si demain le Souverain anoblisse d’autres marocains de modeste condition qui se seraient distingués par des faits d’art, de sport ou de science. Cela arrivera à coup sûr. Ce sera, peut-être, lent, mais cela arrivera.
L’acte du Roi est enfin une promotion de la femme marocaine. La voilà, donc, sortie de l’anonymat, de sa situation d’infériorité imposée à elle par une féodalité au nom de l’Islam. Elle est ingénieur informaticien, propose des réformes structurelles pour de grosses boîtes comme l’ONA, s’habille à l’européenne comme les jeunes de son âge, et ne porte aucun signe distinctif pour exhiber son appartenance religieuse. Désormais, ce sont ses capacités intellectuelles intrinsèques qui vont avoir la primauté sur les autres. Désormais, la femme marocaine sera intégrée dans le développement du pays, que ses détracteurs le veulent ou pas. Alors messieurs les ministres, députés, et autres conseillers, qu’attendez-vous pour emboîter le pas au Souverain ? ! Alors Monsieur le ministre des Habous, on manque maintenant d’arguments pseudo-religieux ? !

Source : lamrocaine.com

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