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Chaque Marocain consomme 9kg de plastique par an

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4 mars 2008 - 09h12 - Maroc

Les rues en sont jonchées, les champs semés, les jardins fleuris. Ils chassent les chèvres des arganiers pour s’y percher, flottent sur les eaux claires des rivières, tapissent le fond de l’océan. En un mot, nous sommes submergés par les sacs en matière plastique. Laquelle matière, précise le Petit Robert, « est constituée de macromolécules par polymérisation ou polycondensation et qui peut être moulée ou modelée ». Ces caractéristiques, apparemment inoffensives, dissimulent le considérable pouvoir de nuisance des sacs en plastique, qui renferment plus d’un vilain tour.

Pourtant, dès leur apparition, au début des années soixante-dix, ces sacs ont fait florès, remisant au grenier paniers, cabas et musettes. Au point de devenir omniprésents. De l’épicier du coin à la supérette, en passant par le boulanger favori, et le boucher attitré, il n’y en a que pour eux. Aucune chance d’y échapper, même chez votre libraire. Finie depuis belle lurette l’époque des livres soigneusement empaquetés, on vous les fourre pêle-mêle dans un sachet en plastique, ce qui n’a rien de poétique. Mais nous vivons une ère prosaïque.

Les consommateurs affectionnent les sacs noirs pour leur discrétion

Des sacs en plastique, il en existe de toutes les couleurs au Maroc. Cependant, c’est la noire qui a la faveur des commerçants comme des consommateurs. Les uns pour son prix peu élevé, les autres par souci de discrétion. De fait, les Marocains n’aiment pas trop exhiber leurs emplettes. Surtout lorsqu’elles sont maigres, question d’amour-propre, ou prohibées, tels les alcools qu’on s’efforce de dérober à la vue des pieux et des flics. Ainsi, les sacs en plastique noir, en dépit de leur grande nocivité, du reste souvent ignorée, font fortune.

Ce qui est frappant, c’est l’usage immodéré fait des sacs en plastique. Chez cet épicier officiant à Derb Omar, les courtiers réclament immanquablement deux sachets pour envelopper leur sandwich à base de sardines ou de thon. Dans les supermarchés, les sacs s’envolent par dizaines de milliers quotidiennement. A lui seul, Marjane Californie, à Casablanca, en distribue 500 000 par jour. Résultat : selon les plus récentes statistiques, 2,5 milliards de sacs sont consommés chaque année, soit 9 kg par habitant. Ils n’étaient que 1,5 milliard en 2003.

Le plus grave est que, question durée de vie, si les humains vivent ce que vivent les roses, le plastique, lui, a toute l’éternité devant lui. Même hors d’usage, il met 400 à un million d’années pour se décomposer. A quoi occupe-t-il son interminable vie posthume ? A nous obscurcir la vue. Rien de plus lugubre que ces paysages striés de noir et ces arbres sur lesquels poussent des sacs au lieu des fleurs. Entre autres méfaits : la pollution des eaux, l’étouffement des bêtes, la nocivité provoquée par l’émanation du dioxyde de carbone lorsque les sacs se trouvent au contact du feu. Or, parmi les multiples fonctions dévolues au plastique dans les campagnes, figure celle de combustible. « Les gens ne sont pas informés de la toxicité des composants du plastique noir », observe Najib Bachiri, président de l’Association homme et environnement de Berkane.

Il y a donc péril en la demeure. Face au fléau, qui ne cesse de se propager, les associations pour la protection de l’environnement ne sont pas restées les bras croisés, multipliant les initiatives et les propositions salvatrices. Depuis 2000, grâce à Afak et à Holcim, s’organise une collecte des sachets en plastique qui, aussitôt ramassés, sont incinérés à une température de 1 000° C, pour éviter le rejet de dioxynes très toxiques dans l’environnement. A Essaouira, l’association Argana a mis au point un micro-projet de fabrication de sachets blancs en papier ou en tissu, destinés à remplacer les sacs en plastique. A Laâyoune, la campagne de sensibilisation aux dangers des déchets plastiques, initiée par Afak, fait rage. Ses effets sont patents. Mais ces actions demeurent limitées géographiquement.

Moins de 15 centimes le sac

Les industriels, longtemps réticents, sont entrés en guerre contre le plastique. Ainsi, les cimenteries prêtent gracieusement leurs fours pour terrasser le dragon. L’Association professionnelle des cimentiers (APC) participe activement aux campagnes d’éradication des sacs en plastique. Le secteur plasturgiste s’est pour sa part engagé solennellement à ne plus produire de sacs noirs. Toujours au chapitre des initiatives, notons celle émanant de LNA Concept, entreprise qui a mis sur le marché des sacs en plastique recyclable, consumable et biodégradable en à peine trois mois. Ces nouveaux sacs pourront-ils concurrencer et mettre en échec le sac en plastique traditionnel ?

Difficile à croire tant celui-ci séduit par son coût bas. Moins de 15 centimes le sac. Le consommateur ne boudera jamais le sac en plastique tant que ce dernier sera proposé à vil prix. Il faudrait donc le rendre plus cher, propose le plasturgiste Karim Tazi. Plus facile à dire qu’à faire car, malheureusement, le secteur fourmille de fabricants informels produisant clandestinement et à gogo les sachets incriminés.

Plus longs à réagir, les pouvoirs publics ne semblent avoir mesuré l’étendue des dégâts engendrés par le plastique qu’en 2003. C’est cette année-là que, pressé par les associations écologistes, le Secrétariat d’Etat à l’environnement a sorti un projet de loi interdisant l’usage des sachets en plastique noir. Mais celui-ci est resté dans les tiroirs du Secrétariat général du gouvernement.

En juin 2007, Mohamed Elyazghi, alors ministre de l’aménagement du territoire, de l’eau et de l’environnement, est revenu à la charge. « Le Maroc, au même titre que tous les pays en développement, est confronté à des problèmes environnementaux, dont celui des sacs en plastique », a-t-il constaté. Pour contenir la déferlante du plastique, Mohamed Elyazghi, avec l’aide de l’Agence française pour le développement, a établi un plan d’action en deux phases. La première consiste en la sensibilisation des usagers aux risques encourus et l’éradication des sacs en plastique dans un délai maximum de quatre ans. La seconde vise à la fois la population et le secteur de la plasturgie. C’est ainsi qu’une écotaxe sera instaurée et que des sacs biodégradables se substitueront aux sacs polluants. Sur le volet législatif, un projet de décret a été préparé sur les conditions relatives à la fabrication et à la commercialisation des sacs.

Projet de décret sur les conditions de fabrication et de commercialisation des sacs en plastique

En engageant une bataille contre les déchets plastiques, le Maroc ne fait que suivre l’exemple de nombreux autres pays qui en ont compris l’urgence. L’Afrique du Sud, Taïwan et l’Irlande ont pratiquement gagné leur combat contre le fléau. En Corse, le sac cabas de nylon (12 DH) et le sac en papier kraft recyclable (10 DH) ne cessent de marquer des points contre le plastique. Lequel se meurt dans l’île de Ré et dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. En sera-t-il de même au Maroc ? A condition de vaincre la résistance des consommateurs, dont on sait la faible propension à modifier leurs habitudes, puis de dompter certains platurgistes, il n’est pas impossible que ce combat pour le mieux-être des citoyens porte ses fruits. Tout dépendra, bien sûr, de la foi des pouvoirs publics dans leur engagement. Mais l’on nous promet que le gouvernement fait de cette lutte une affaire prioritaire. Ce qui est rassurant.

En attendant, le ballet de sacs noirs voltigeant au gré du vent dans les artères casablancaises continue à blesser le regard. Et l’on se met à rêver de rues propres, de champs enfin verdoyants, de coquelicots bien rouges et de chèvres réintégrant leurs arganiers.

Source : La vie éco - Et-Tayeb Houdaïfa

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