Les Marocains et l’alcool, enquête sur une grande hyprocrisie

30 juin 2007 - 01h01 - Maroc - Ecrit par : L.A

Ce sont des Marocains musulmans qui fréquentent les bars, brasseries et boîtes de nuit et qui achètent bières, bouteilles de vin et autres liqueurs dans les supermarchés du pays. Pourtant, au nom d’un arrêté de 1967, ils sont considérés comme des hors-la-loi. Avec des conséquences dramatiques pour la santé publique en l’absence d’une prise en charge des plus “accros” d’entre eux.

Casablanca. Les bars du centre-ville sont pris d’assaut quelques minutes après la sortie des bureaux. Sur le Bd Mohammed V, au Maârif, à Mers Sultan comme du côté de Bourgogne, les brasseries deviennent un lieu de rencontre qui rassemble cadres, employés, avocats ou journalistes. Tous se regroupent pour boire une bière, partager une bouteille de pinard ou trinquer un “kasse” (un verre de whisky, gin, vodka et autres liqueurs). D’autres bars, plus populaires, abritent un autre type de faune. Celle des “manouvriya”. Dans ces “bouges” de Casablanca, les bières “Aïcha twila” et Stork coulent à flots. D’autres clients préfèrent “rrouj”, le vin bon marché dont la fameuse bouteille Guerrouane est la plus prisée. Tous sont des habitués des brasseries.

Supermarchés, bars et guerrabas…

A la fin de la journée, ils se donnent rendez-vous dans leur bar préféré pour siroter une bière afin « d’oublier les tracas d’une journée de travail ». Une pause d’une ou deux heures avant de rentrer à la maison. D’autres rallongent leurs soirées jusqu’à une heure tardive de la nuit. « A 23 heures, les bars ferment mais on peut se rabattre sur les bars-restaurants qui restent ouverts jusqu’à 1h00 du matin. Et si l’envie est encore là, les dancings, eux, ne ferment qu’à 3h00 », explique cet habitué des comptoirs. Les Marocains sont friands de produits éthyliques. Un tour du côté des grandes surfaces ou dans les épiceries qui en proposent la vente donne une idée sur le succès que rencontrent les boissons alcoolisées. Les stands d’alcool dans Acima, Marjane et autre Makro ne désemplissent jamais. Et le rush est à son comble entre 18 et 20h, heure de fermeture des débits de boissons. « On a toutes les peines du monde à fermer les portes métalliques à 20h00, surtout les vendredis et samedis ou avant une fête religieuse. Quelquefois, on a même droit à des sit-in de protestation », ironise cet employé de Marjane dans le quartier de Aïn Sebaâ. Restent les « guerrabas », des pourvoyeurs illégaux d’alcool que l’on retrouve pratiquement dans tous les quartiers de la ville. Ces “revendeurs” s’activent particulièrement durant les fêtes religieuses, quand les débits de boissons sont obligés de fermer. Ils alimentent tous ceux qui ont eu la maladresse de ne pas prévoir leur stock pour les trois jours d’arrêt. Les prix peuvent doubler ou même tripler mais il y a toujours preneurs. Ailleurs, dans les grandes villes, même topo. A Rabat, Marrakech, Agadir ou Tanger, les bars sont souvent bondés. Alors que dans les petits patelins, les distilleries clandestines de l’eau-de-vie (mahiya) alimentent la population rurale de leur dose de boissons éthyliques. Cette activité a été longuement exercée par les juifs marocains, connus pour produire une “mahiya” de bonne qualité et le vin kacher dont le fameux Rabbi Jacob.

Les Marocains sont friands d’alcool. Tous âges et classes sociales confondus. Et ce business ne draine pas seulement beaucoup d’argent pour l’Etat (en 2006, il a récolté plus de 723 millions de dirhams de taxe intérieure de consommation) mais cette activité donne à une large frange de la population les moyens de subsister. Les bars, restaurants, cabarets et autres boîtes de nuit emploient des milliers de serveurs, barmen et barmaids. Et l’activité permet à d’autres secteurs de profiter de la faune nocturne. Notamment les chauffeurs de taxi qui font leur blé presque exclusivement avec les “skaïriya”. « C’est simple. Durant les fêtes religieuses, le business est réduit à néant », chuchote ce taxi driver. Ce qui n’est pas du goût des islamistes depuis que leur représentant légal, le PJD, dispose d’élus au Parlement.

Ces dernières années, leurs parlementaires tiennent à agir sur ce registre. Surtout que les Acima et les Marjane ont décidé de mettre la bière, le vin et autres liqueurs à la disposition des habitants des zones périphériques (Aïn Sebaâ, My Rachid, Fida…). Des jeunes qui achètent en toute tranquillité bière et vin dans un magasin d’un quartier populaire est un spectacle qui est loin de plaire aux islamistes. Leur réaction ne s’est pas fait attendre. Dans leurs tribunes comme au Parlement, ils ont demandé (et le font encore d’ailleurs) l’application de la loi « stipulant qu’il est interdit de servir de l’alcool aux musulmans ». En effet, l’interdiction pour les Marocains musulmans de consommer de l’alcool, qui a été instaurée par le colonisateur, a été entérinée par l’arrêté viziriel du 17 juillet 1967 (B.O. N° 2856 du 26 juillet 1967 : 829) émanant du Directeur du Cabinet Royal.

Les responsables du ministère de l’Intérieur se sont ingéniés à leur faciliter la tâche en sortant l’argument classique : la présence d’une communauté étrangère nécessite la présence de compartiments d’alcool. Archifaux. Cette assertion faite par l’Exécutif est contredite par le profil des clients des produits alcoolisés composé généralement de Marocains musulmans. Les supermarchés, les bars et les discos du royaume font 99% de leurs bénéfices avec les Marocains. Et ce sont des entreprises nationales qui produisent de la bière locale, Flag et Stork, entre autres et des vins bien de chez nous (Guerrouane, Médaillon, Domaine du Sahari…). Leurs produits sont destinés non pas à l’exportation mais à la consommation locale. La bière Flag de la ville de Fès a obtenu en 1981 la médaille d’or selon le classement de la qualité à Amsterdam.

Selon une étude récente, la production des produits alcoolisés nationaux a connu une augmentation de 21% entre 2000 et 2005, s’installant à près de 153 millions de litres en 2005. Les ventes de la bière ont enregistré plus de 108,3 millions de litres en 2005, une hausse de 25% par rapport aux chiffres de 2000. Sans parler de l’immense quantité de produits éthyliques de contrebande qui inondent le marché en provenance d’Espagne, de Sebta et Melillia. Pour le compte de l’année 2005, les seules autorités d’Oujda ont confisqué près de 35.000 bouteilles dont plus de 20.000 de whisky. D’énormes quantités de gin, pastis, bourbon, en plus du vin espagnol, proviennent de Sebta et d’Espagne à destination du marché du nord du royaume.

Imbroglio schyzo

Comment faire alors persister un flou juridique qui place les amoureux du bon vin dans une certaine liberté provisoire ? « L’Etat a maintenu une sorte de schizophrénie qui permet aux gens de boire tout en étant dans l’illégalité. Le roi en tant que commandeur des croyants est le défenseur du rite malékite, un des plus durs en terme de prohibition de l’alcool. Ce qui rend l’équation de la légalisation totale de l’alcool presque insoluble », affirme un juriste. Pourtant, selon le chercheur en sciences sociales Fouad Rhouma dans son essai « Maroc : Verses … et controverses ! », le Maroc a été depuis longtemps une contrée de production de vins : « Pendant la présence romaine, il a été attesté au Maroc d’une importante production du vin. La colonisation française va relancer la production et la commercialisation des alcools pour l’exportation. Celle-ci mettra en place tout un dispositif juridique, financier et organisationnel qui porte d’une part sur la nécessité stratégique d’épargner les Marocains musulmans de cette activité, et d’autre part de stimuler l’économie coloniale en général, avec comme principal débouché la métropole ». Ce schéma va être maintenu après l’Indépendance jusqu’en 1967. Actuellement, la situation est la suivante. Un Marocain musulman a le droit de disposer d’une licence qui lui permet de vendre ou de servir de l’alcool d’après les dispositions de l’arrêté viziriel du 17 juillet 1967, encore en cours. Mais, il n’a strictement pas le droit de servir les Musulmans.

Le buveur musulman est en sécurité à l’intérieur d’un bar. A l’extérieur de cet établissement, il peut être interpellé par la police pour « ivresse publique ». Les barmaids qui travaillent à l’intérieur de ces mêmes brasseries, autorisées par l’Etat, peuvent être coffrées par les policiers au sortir de leur travail, pour un motif ou un autre. Et la liste est longue.
Conséquence immédiate de cette schizophrénie juridique : une absence totale d’une prise en charge sociale ou médicale des alcooliques. Les hôpitaux ne disposent pas de département pour guérir les citoyens marocains, pourtant clients pendant des années d’établissements légaux, de la maladie d’alcoolisme. « Pendant des années, nous avons essayé de créer une cellule au niveau du CHU pour traiter des patients, victimes de l’alcoolisme. Nous n’avons jamais pu le réaliser à cause des résistances au sein même de l’administration », nous livre cette psychiatre.

En fait, même des structures comparables à « alcooliques anonymes » sont absentes dans notre pays. L’alcoolique se trouve donc livré à lui-même. « S’il ne dispose pas d’argent pour consulter un psychiatre, il a de fortes chances de ne jamais décrocher », alerte la psy. Ou se réfugier dans la religion, dans ses tendances les plus extrêmes.

Rendre justice au consommateur

Cet amalgame juridique implique d’autres conséquences encore plus graves. L’alcoolisme est à juste titre derrière bon nombre de manifestations sociales aussi dramatiques que désastreuses : les homicides et les viols commis par des malades éthyliques alimentent les chroniques judiciaires des quotidiens nationaux.

Les accidents de la route qui font des milliers de victimes chaque année sont dans bien des cas le résultat d’un abus de consommation de l’alcool, surtout dans le périmètre urbain (et comme les Marocains ne le consomment pas officiellement, il n’est jamais cité comme un facteur de cette tragédie nationale). Sans oublier les drames familiaux qui sont intimement liés à une forte dépendance éthylique d’un conjoint qui ne trouve aucune structure pour l’aider à s’en sortir.

Nous sommes donc devant un paradoxe de taille. Le secteur est vital à l’économie marocaine à travers une activité touristique qu’on veut encourager. Il répond également à une grande demande interne. Mais il est maintenu à coup d’ambiguïté juridique fatale, entre autres pour la santé publique, et ce pour des impératifs purement religieux. Il va falloir adapter l’arsenal juridique à une réalité que l’on ne peut plus masquer. Ce qui passera certainement par un changement des lois en vigueur afin que les Marocains puissent choisir de boire ou non de l’alcool. Et se faire soigner s’ils devaient tomber dans l’abus. Au nom du sacro-saint droit du consommateur.

Une hypocrisie qui rapporte

En 2006, l’Etat a récolté plus de 723 millions de DH de taxe intérieure de consommation (TIC) sur l’alcool (513 millions de DH pour la bière et 223 millions de DH pour les vins et spiritueux).

Selon les dernières statistiques (pas complètes du moment qu’elles n’intègrent pas l’informel), les Marocains consomment 50 millions de litres de boissons alcoolisées dont 30 millions de bouteilles de vin (source Celliers du Maroc). Ce qui place l’alcool en deuxième position des boissons consommées derrière le thé mais devant le lait. Par ailleurs, c’est Béni Mellal qui se trouve au top ten des villes les plus consommatrices de bière avec 3,5 millions de bouteilles par an, suivie de Casablanca. Pour ce qui est du vin rouge, autre alcool de prédilection des Marocains, c’est El Jadida qui est en pôle position. "Mahia", l’eau de vie distillée traditionnellement, est, quant à elle, une boisson très prisée dans les campagnes.

Le Journal Hebdo - Hicham Houfaida & Fédoua Tounassi

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