Soukaïna Oufkir raconte sa vie après Hassan II

14 juin 2008 - 09h27 - Maroc - Ecrit par : L.A

Ecrivain et musicienne, la benjamine des filles Oufkir est la dernière de la famille à sortir son livre (La vie devant moi, Ed. Calmann-Lévy), à 44 ans. Entretien.

A l’origine, comme au final, la douleur

“L’idée d’un livre a longtemps germé dans mon esprit. Dans un premier temps, j’ai écrit un roman, c’était en 1998. Quand je l’ai proposé à ma maison d’édition, on m’a répondu qu’on préférait une autobiographie. Sachant que plusieurs membres de ma famille s’étaient déjà prêtés à l’exercice, j’ai refusé. De plus, je ne voulais plus entendre parler de ma vie passée. Ce livre n’est pas une thérapie, car c’est toujours une torture que de replonger dans ce passé.

Même avec mes amis les plus intimes, je n’ai jamais évoqué cette période d’emprisonnement. Le fait d’exposer cette intimité, ça me coûte. Mais un beau jour, l’idée m’est venue d’écrire la vie de la petite fille que j’étais. Il n’y a pas de fiction dans ce livre. Personne ne m’a aidée. J’aurais pu avoir recours aux services d’un nègre, mais j’ai préféré me débrouiller toute seule. Il y a d’ailleurs eu très peu de corrections. Pas une virgule n’a été changée sans mon autorisation. La vie devant moi, c’est une manière de dire que j’ai laissé derrière moi une partie de ma vie. C’est ce qui a fait que j’ai développé une certaine intensité de vivre, par “déformation professionnelle” (rires). C’est aussi une manière de dire que, quels que soient les deuils que j’ai pu faire, il me reste toute la vie devant moi. Chaque jour est un cadeau du ciel. Je ne sais pas si je crois en Dieu, mais j’applique les trois religions du Livre sans jamais en ouvrir un. Dieu nous a abandonnés, mais en même temps, il nous a permis d’en sortir vivants. Quelque part, c’est qu’une étoile nous protège”.

Hassan II est mort, moi aussi

“Mon livre a été écrit sous la forme d’un dialogue avec Hassan II. C’est venu naturellement. Je lui demande pourquoi cet acharnement, mais ma question demeure en suspens, car Hassan II est mort sans jamais expliquer ses motivations, ni même s’excuser. On me demande souvent si je suis prête à pardonner. La question qu’on ne me pose jamais, c’est si on m’a déjà demandé pardon. Nous avons souffert d’un pouvoir absolu et de ses dérives moyenâgeuses... Mais jamais, au grand jamais, nous n’avons reçu des excuses officielles. Cela aurait pu me faire tourner la page, ç’aurait été une manière de faire le deuil une bonne fois pour toutes, car j’ai l’impression d’être morte plusieurs fois. On a tué cette petite fille que j’étais. À la mort de Hassan II, je pensais que j’irais mieux, que mon malheur serait fini. J’ai poussé un immense cri de soulagement. Le roi disparu, j’avais le droit de vivre ma vie. Enfin, c’est ce que je pensais, car les séquelles de la prison étaient toujours présentes. Si Hassan II avait émis un regret franc, j’aurais peut-être accepté de le rencontrer à ma libération.”

Famille brisée, recomposée…

“Certains croyaient que j’étais brouillée avec ma mère, mes frères et sœurs, parce que je n’ai nommé personne dans mon livre. En fait, je voulais juste raconter mon histoire, celle de mon incarcération. La famille Oufkir est soudée de fait. Elle l’est, comme peuvent l’être toutes les familles, et aussi parce que ses membres sont des compagnons de route. Certains ont tenté de se suicider pendant leur incarcération, pour passer un message à nos geôliers. Nous avons procédé de la sorte après avoir compris qu’on devait tout tenter. Même si plusieurs y laissaient leur vie, ils préféraient mourir pour espérer vivre. Aujourd’hui encore, les séquelles de l’emprisonnement sont présentes. Certains souffrent plus que d’autres…Quand je sais qu’un des miens va mal, je vais forcément mal. La liberté est un autre combat auquel nous n’étions pas préparés. Nous n’avons pas consulté de psy à notre libération. Quand on se voit, ça nous rappelle le passé. La vie nous happe, ça peut tirer vers l’arrière”.

Le crime d’être en prison

“Les premières années d’incarcération, nous étions convaincus de notre innocence. Mais plus on s’acharnait sur moi et sur ma famille, plus je me sentais coupable. Certes, ce n’est pas cartésien, mais à force de subir les autres, on commence à demander pardon. D’ailleurs, plusieurs personnes ont essayé de justifier l’injustifiable, d’expliquer le traitement inhumain qui nous a été réservé. C’est vrai qu’on est entrés à neuf et on a réussi à en sortir en un seul morceau. Mais tous avec des séquelles. Je voudrais à ce propos rendre hommage aux deux cousines de ma mère, qui nous ont accompagnée dans cette tragédie. Toute ma vie ne suffirait pas à leur demander pardon. Si Achoura vit en France dans des conditions décentes, Halima est décédée deux ans après la libération, d’une maladie grave, un cancer intestinal. C’est une fille qui n’a rien vécu. Elle a été emprisonnée à l’âge de 18 ans. À sa sortie, elle n’a vécu que deux ans de liberté, mais dans des conditions atroces. Bref, une vie broyée…”

Mohammed VI et moi

“Les premiers temps, on a essayé de nous faire croire que l’on nous avait emprisonnés pour nous protéger du peuple marocain, qui nous en voulait, et qui aurait pu vouloir se venger sur nous. C’était évidemment faux. Ce n’est pas le peuple marocain qui nous a punis, mais un seul marocain, qui s’en est pris à ma famille et à moi : Hassan II. Je ne renie pas le Maroc pour autant, je suis convaincue de ma marocanité, personne ne pourra me l’enlever. Cela dit, le pays me rappelle des souvenirs tellement traumatisants que, quand j’y viens pour visiter ma mère qui habite Marrakech, je fais des passages éclairs. Je profite de la présence de ma mère, je me remets à l’arabe, et j’en profite aussi pour manger des couscous et des tagines (rires). Je sais que ce qui est arrivé ne se reproduira plus, mais je ne sais pas combien de temps il me faudra pour oublier. Quand je vois des hommes en uniforme au Maroc, il m’arrive encore d’avoir quelques frayeurs. À l’époque de Hassan II, quand je rentrais au Maroc, les policiers ne manquaient pas de me demander ma carte d’identité nationale quand je leur présentais mon passeport français. Mais depuis l’avènement de Mohammed VI, je n’ai plus ce genre de tracasseries. J’ai rencontré le roi après ma libération, alors qu’il était encore prince héritier. Il était simple, courtois. Comme le veut le protocole, je voulais lui embrasser l’épaule. Mais il a refusé, il a préféré qu’on se fasse la bise, le plus simplement du monde. Il m’a paru très sensible. Je ne l’ai plus revu depuis. À la sortie du livre, je lui ai envoyé un exemplaire dédicacé où je m’adresse à lui simplement. Je dis que je voudrais qu’il sache que je ne le mêle, ni de près ni de loin, aux actes de son père. Je n’ai pas eu de retour pour l’instant, mais La vie devant moi a reçu son visa d’entrée au Maroc. On peut interpréter cela comme une réponse”.

Indemnisée, pas réhabilitée

“Sur Internet, de fausses informations circulent, selon lesquelles je n’aurais touché que 1800 euros en guise de dédommagement. C’est faux. J’ai perçu 170.000 euros de la part de l’Instance équité et réconciliation (IER), pendant la période de Noël. Cela peut paraître énorme mais, en réalité, cela ne permet même pas d’avoir un toit sur la tête. J’ai utilisé une partie de l’argent à l’achat de matériel de musique et suivre des cours de chant et de guitare. Quant à la fortune de mon père et aux biens de ma mère, je ne pense pas à les récupérer. Je demande seulement que justice soit faite, car le montant que nous avons reçu est ridicule. Quand, dans le livre, je demande une indemnisation de deux millions de dollars - c’est plus ou moins la somme allouée aux frères Boureqat par Hassan II - pour acheter une bergerie dans les Vosges, c’est une plaisanterie. Aucune somme ne peut justifier ce qu’on a enduré, mais elle peut nous permettre d’être à l’abri et de vivre décemment”.

Mon père, l’ami du roi

“L’idée d’un livre a longtemps germé dans mon esprit. Dans un premier temps, j’ai écrit un roman, c’était en 1998. Quand je l’ai proposé à ma maison d’édition, on m’a répondu qu’on préférait une autobiographie. Sachant que plusieurs membres de ma famille s’étaient déjà prêtés à l’exercice, j’ai refusé. De plus, je ne voulais plus entendre parler de ma vie passée. Ce livre n’est pas une thérapie, car c’est toujours une torture que de replonger dans ce passé.

Même avec mes amis les plus intimes, je n’ai jamais évoqué cette période d’emprisonnement. Le fait d’exposer cette intimité, ça me coûte. Mais un beau jour, l’idée m’est venue d’écrire la vie de la petite fille que j’étais. Il n’y a pas de fiction dans ce livre. Personne ne m’a aidée. J’aurais pu avoir recours aux services d’un nègre, mais j’ai préféré me débrouiller toute seule. Il y a d’ailleurs eu très peu de corrections. Pas une virgule n’a été changée sans mon autorisation. La vie devant moi, c’est une manière de dire que j’ai laissé derrière moi une partie de ma vie. C’est ce qui a fait que j’ai développé une certaine intensité de vivre, par “déformation professionnelle” (rires). C’est aussi une manière de dire que, quels que soient les deuils que j’ai pu faire, il me reste toute la vie devant moi. Chaque jour est un cadeau du ciel. Je ne sais pas si je crois en Dieu, mais j’applique les trois religions du Livre sans jamais en ouvrir un. Dieu nous a abandonnés, mais en même temps, il nous a permis d’en sortir vivants. Quelque part, c’est qu’une étoile nous protège”.

Après le bagne, le HLM

“À 44 ans, je n’arrive toujours pas à conjuguer amour et liberté. L’idée de m’attacher à quelqu’un au point de me marier ne me passe pas par l’esprit. C’est clair qu’il m’arrive encore de me sentir seule au monde, même si je tiens à dire que je ne suis pas à plaindre. Je vis aujourd’hui, à Paris, dans un HLM de 20 mètres carrés. Il y a quelque temps encore, je touchais le RMI, mon seul revenu. Avec l’avance touchée pour le livre, je n’y ai plus droit. Tant mieux si le livre devient un best-seller, mais on en est encore loin, même si les ventes se comportent bien. Nous avons édité 11.000 exemplaires, tous écoulés. Du coup, le livre a été réimprimé. Si ni la littérature ni le chant ne me permettent de vivre, je me remettrai aux petits boulots, comme c’était le cas quand je suis arrivée en France, où j’ai notamment été hôtesse d’accueil. Il faut bien payer son loyer… J’ai connu la faim, comme j’en parle dans mon livre. Elle prend une telle dimension qu’elle se mue en misère mentale. On est prêt à manger n’importe quoi. Les premières années en prison, c’était sardine et pain sec au menu. Par la suite, on mangeait ce qu’on avait sous la main. J’aurais même pu griller des rats à un moment de ma vie. Aujourd’hui, je déteste ressentir la faim. Quand, dans un café, je vois quelqu’un à côté de moi manger un plat chaud, alors que je n’ai pas les moyens de me le payer, ç’en devient insupportable. Je ne regrette pas ma vie antérieure, ne serait-ce que parce que je n’ai pas le souvenir d’un passé fastueux. Je me rappelle seulement d’une grande maison avec piscine, avec un personnel à notre service…”

Nass El Ghiwane for ever

“Fine ghadi biya khouya a été écrite pour ma famille. C’est l’un des leaders des Nass El Ghiwane, un de mes groupes préférés, qui me l’a déclaré il y a quelques années. Je compte d’ailleurs reprendre cette chanson dans mon répertoire et, pourquoi pas, dans mon premier album. La musique, c’est toute ma vie. Cela fait environ quatre ans que je suis dans la chanson française à texte. Je ne sais pas si je pourrais en vivre un jour, mais ceux qui l’ont écoutée ont émis des critiques plutôt positives. Ma mère aurait voulu que je sois médecin. Si je n’avais pas été emprisonnée, peut-être que j’aurais suivi des études supérieures assez poussées, mais je veux tenter l’aventure musicale. La musique a toujours été un rêve d’enfant et, plus que cela, une vocation. Quand je suis arrivée en France en 1996, la première chose que j’ai faite, c’est descendre les Champs-Élysées, en écoutant The show must go on à plein tube. À deux heures trente du Maroc, j’avais gagné deux siècles de liberté. Je ne dis pas que la France est un pays où les droits de l’homme sont respectés à 100%, mais j’ai juste eu le sentiment d’aller mieux. Cela fait douze ans que j’y habite et je n’ai jamais été contrôlée”.

Source : TelQuel - Youssef Ziraoui

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