Tanger au bord de l’explosion économique

8 septembre 2007 - 01h35 - Economie - Ecrit par : L.A

Glissant lentement vers le large, le porte-conteneurs Darlington de l’opérateur Maersk est un colosse à la mesure du port flambant neuf qui l’abritait depuis une semaine. Inauguré fin juillet, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la ville de Tanger, le Tanger-Med 1 fonctionne déjà à plein. Il n’est pourtant qu’une partie d’un complexe portuaire en eaux profondes appelé à devenir, à l’horizon 2012, l’un des principaux de la Méditerranée. Et, à l’échelle mondiale, l’un des plus grands ports de transbordement de conteneurs entre l’Asie et les Amériques.

Outre la zone en activité, au-delà d’une digue protégée par des caissons en ­ciment de 37 000 tonnes chacun, c’est un chantier pharaonique où une dizaine de grues et pelleteuses lèvent de denses nuages de poussière. On y construit un autre terminal à conteneurs, des quais pour hydrocarbures, charbon et céréales, un terminal pour camions et passagers venus d’Espagne et une aire logistique. Soit un complexe portuaire dévorant 7 kilomètres de littoral. En face, sur la côte espagnole, le port d’Algésiras, que l’on voit par temps clair, ne va pas tarder à paraître modeste. Sans parler de celui de Casablanca, le poumon économique du Maroc.

Virage à 360 degrés

« Ce n’est pas Shanghaï, bien sûr, mais ici c’est un séisme économique ! D’ici peu, la région sera méconnaissable », dit Omar, un ingénieur, tendant le bras vers une baie qui, il y a encore quatre ans, n’était qu’une plage inhabitée où se déversait l’oued R’Mel. Cette modeste rivière, désormais retenue par un barrage, a vocation à alimenter cette immense zone d’activité. En parcourant les environs, on mesure l’ampleur de la métamorphose en cours. Des paysans se déplaçant à dos de mulets, des maisons rudimentaires souvent sans électricité ni eau courante, des villages - tels Dalia ou Ksar Sghir - paraissant d’un autre âge.

Des images habituelles de ce Nord marocain pauvre, apathique et abandonné à son triste sort par le royaume sous Hassan II. Avec l’arrivée de Mohammed VI, très épris de Tanger, le virage est de 360 degrés. « D’une certaine façon, on corrige une anomalie, analyse Mostafa al-Mouzani, le directeur du port. Il y avait trop de disparité avec l’Espagne, et donc l’Europe, qui n’est qu’à 13 kilomètres d’ici. » Car Tanger-Med et ses 600 hectares de terre-pleins, c’est un pari stratégique gagné d’avance.

Porte de la Méditerranée (détroit de Gibraltar), la pointe septentrionale du Maroc fait la jonction entre deux mers et deux continents. Et, en zone franche (donc défiscalisée), avec sa main-d’œuvre bon marché et qualifiée, ce territoire défie toute concurrence. Rien d’étonnant donc à ce que les sociétés se ruent pour prendre des concessions ou s’y installer. D’autant que, mû par l’économie chinoise, le trafic mondial des conteneurs - il a doublé entre 2001 et 2005 - a saturé les grands ports. Le tout-puissant TMSA, l’Agence spéciale Tanger Méditerranée, qui chapeaute l’intégralité des projets locaux, ­assure crouler sous les demandes - groupes européens ou monarchies du Golfe (voir ci-contre).

Même si on évite ici le mot « délocalisation », il s’agit bien d’offrir une alternative aux déménagements vers les pays de l’Est ou asiatiques. « En venant ici, un groupe européen gardera plus facilement ses emplois chez lui que s’il part en Asie », assure Saïd Elhadi, 40 ans, président de TMSA. Ce brillant ingénieur des Ponts et Chaussées (ils sont nombreux parmi les nouveaux haut fonctionnaires marocains) est persuadé que, d’ici dix à quinze ans, le Nord marocain aura le même poids économique que la région de Casablanca. « C’est un projet intégré, ajoute Saïd Elhadi. Il aurait été aberrant de construire un port franc spectaculaire sans que toute la région n’en ­bénéficie. »

Déjà 30 000 emplois auraient été créés, surtout grâce aux ­zones franches en plein essor. Dans la décennie à venir, le TMSA parle de 140 000 nouveaux postes de travail. Dans l’immédiat, les changements sont palpables dans cette région, dirigée depuis 2005 par le wali (préfet) Mohammed Hassad, 54 ans, un polytechnicien qui a orchestré le réveil économique de Marrakech.

Haschich

Longtemps paisible, la ville de Tanger grouille d’activité et d’ambitions. Promoteurs, banquiers ou com­merçants affichent leur espoir que l’Exposition internationale de 2012 aura lieu ici. Du boulevard Mohammed-V à la ­Médina en passant par la corniche, le trafic est intense et on construit à tout-va. En deux ans, le prix des appartements a presque doublé. Les cimenteries ne fournissent plus assez de matériaux de construction.

En raison de la spéculation immobilière, alimentée en partie par les trafiquants de haschich, la classe moyenne a du mal à se loger. Dans le reste du Maroc, jusqu’à Zagora ou Ouarzazate, on s’est passé le mot : il y a du travail dans le Nord, fonçons-y ! « Nous, les vrais Tangerois, on va bientôt être en minorité, cela arrive de partout », dit Hassan, professeur d’arabe. Il se réjouit du ravalement de façade de sa ville, du pavé neuf de la médina, de l’aménagement de la place du Gran Socco (« le grand souk »), de la récupération de la plage ou des palmeraies sur les boulevards. « Mais je suis inquiet de ce développement qui va trop vite. Certains s’enrichissent à toute vitesse, beaucoup restent sur le carreau et grossissent les ghettos de la périphérie. » Dans son ­bureau de Tanger-Med, Saïd ­Elhadi est du même avis : « Le grand défi consiste à créer de la richesse et à la répartir le plus possible. »

Libération - François Musseau

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