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Terrorisme : L’incroyable histoire des sœurs Laghriss

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18 février 2007 - 00h00 - Société

Fanatisées à 13 ans, condamnées pour terrorisme et complot contre le roi à 14 ans, bientôt libérées et toujours inquiétantes, à 18 ans…

Si tout va bien, Imane et Sanae Laghriss souffleront leur 18ème bougie en dehors du Centre Abdessalam Bennani pour la protection de l’enfance, le 22 février prochain. Situé dans la banlieue casablancaise, c’est désormais dans ce centre de redressement que les deux sœurs attendent patiemment de recouvrer définitivement la liberté, après un passage par les prisons civiles de Salé et de Casablanca.

Les deux gamines, dont tout le Maroc a découvert les portraits, il y a trois ans, sur les unes des journaux, ont drôlement grandi. En cette fraîche matinée du mois de janvier, Sanae et Imane marquent une hésitation avant de venir à notre rencontre. La méfiance est perceptible dans leur regard, dans leurs questions. Emmitouflées dans de larges “doudounes” et drapeés de foulards, les deux jumelles ont les traits tendus. Elles parlent peu. Elles ne se quittent pratiquement jamais, se tiennent par la main et ne se mêlent pas au reste des résidentes du centre, occupées à préparer une petite fête prévue pour l’après-midi. Ici, tout le monde connaît leur histoire, même approximativement. Les “touwimiyat” ne passent jamais inaperçues.

Ont-elles changé ? “Oui, nous avons grandi”, répond, taquine, Imane. La jeune fille garde un tatouage au henné, à la gloire d’Oussama Ben Laden, sur la paume de sa main droite. “Mais c’est juste pour rire”, se rattrape-t-elle. Ont-elles renoncé à leurs “projets terroristes” ? Sanae esquisse un sourire provocateur avant de répondre : “Nous n’avons plus rien contre le roi, mais nous pensons que le gouvernement ne respecte pas les directives de Dieu. Pour autant, nous ne nous sentons pas prêtes pour changer cela par la force”. Qu’est-ce à dire ? Mystère. Sanae ne donnera pas plus d’explications. “De toute manière, reconnaît une éducatrice, même au bout de deux ans, nous ne savons toujours pas ce qu’elles pensent réellement. Les épreuves qu’elles ont endurées les ont rendues impénétrables et extrêmement méfiantes”. En fait, leur histoire a commencé avant même leur naissance …

L’enfance volée

Lorsqu’elles viennent au monde à la maternité de Rabat, le 22 février 1989, les deux jumelles n’ont pas de père. Leur mère, chassée de la maison familiale quelques mois auparavant, vivait, selon ses filles, de sa chair dans les ruelles de la capitale. Que fera-t-elle à présent de ces deux “filles illégitimes” ? Où les logera-t-elle ? Que leur donnera-t-elle à manger ? Pendant un moment, elle pense sérieusement les abandonner à l’hôpital, mais se ravise quand les grands-parents acceptent, in extremis, de les prendre en charge. Sanae et Imane coulent alors des jours heureux, entre les fourneaux de la grand-mère et le comptoir de l’épicerie tenue par le grand-père. Cinq ans plus tard, la grand-mère décède. La vie des deux jumelles est alors bouleversée. Imane, la plus “jeune”, est envoyée chez un membre de la famille dans la région de Boulmane, à 300 kilomètres à l’est de Fès.

Sanae rejoint sa mère, fait la manche pendant une année avant d’atterrir chez une tante à Casablanca. Un ménage difficile, comme tant d’autres. Les deux époux ont déjà suffisamment de bouches à nourrir. Âgée d’à peine sept ans, Sanae a du mal à concilier ses premiers pas à l’école et les dures tâches ménagères auxquelles elle est soumise. Elle ne voit sa sœur que très rarement, un mois sur douze, quand sa mère vient les récupèrer en été. Quatre ans durant, Sanae change fréquemment de “famille d’accueil”, mais montre des aptitudes étonnantes à l’école. “J’aimais les langues, et surtout l’arabe”, se rappelle-t-elle aujourd’hui. La petite fille apprécie particulièrement la lecture des journaux ramenés par le mari de sa tante. Elle y découvre des contrées lointaines, des personnages et des histoires fascinantes. “C’était ma seule astuce pour échapper à la misère où je vivais”, explique-t-elle. à 11 ans, la petite se passionne pour la Palestine, se dit profondément attristée par l’assassinat du petit Mohamed Jamal Addourra. Elle est alors la risée de toute la famille. “C’est à croire que c’est toi qui libérera la Palestine, me répétaient-ils. Ils ne me prenaient pas au sérieux. Cet assassinat m’a pourtant définitivement marquée, parce que je sentais que cet enfant me ressemblait. Nous souffrions tous les deux de l’injustice”, raconte-t-elle.

Nous sommes en 2001, la petite est une inconditionnelle des chaînes télé arabes. Le 11 septembre de la même année, elle découvre son nouvel héros : Oussama Ben Laden. “Un justicier qui a sacrifié sa fortune pour une grande cause”, avait-elle écrit un jour. La même année, Sanae et Imane emménagent définitivement chez leur mère. Elle loue une petite chambre dans un quartier populaire de Rabat. “Ce n’était pas aussi confortable que chez ma tante, mais j’étais enfin chez moi, libre de mes mouvements”, confie Sanae, la meneuse du duo.

Les deux filles, maintenant âgées de 13 ans, côtoient des jeunes de leur âge et avouent même quelques amourettes et de rares baisers volés. Mais cela ne dure pas longtemps. Impressionnées par les jeunes barbus qui rôdent en tenue afghane dans le quartier, les deux sœurs s’essaient au voile et commencent à faire la prière. Au fil des jours, elles intègrent “la communauté” et deviennent des “akhawat”. La mère, absente toute la journée, ne s’aperçoit de rien. “Je sors de la maison à huit heures, pour ne rentrer qu’à 22 heures. Depuis qu’elles ont mis le voile, Imane et Sanae refusent d’aller à l’école sous prétexte que le professeur d’éducation physique les oblige à mettre des shorts. J’ai essayé de les faire embaucher en tant qu’aides domestiques, mais personne ne voulait de ces petites voilées. Elles passaient la journée dans le quartier et, à aucun moment, je ne me suis doutée de leurs fréquentations”, explique leur mère. Jusqu’au jour où un “frère” vient demander Sanae en mariage. La mère le prend à peine au sérieux et lui oppose un refus catégorique. “Elle avait 13 ans, il en avait 27”, se justifie-t-elle. Les fillettes ne capitulent pas pour autant et tiennent tête à leur mère. “Pourquoi l’empêches-tu de se marier, proteste Imane. Tu veux qu’elle devienne une prostituée comme toi ?”. Le ton monte et, excédée, la mère finit par la chasser de la maison. À 13 ans, Imane passait sa première nuit dehors.

L’embrigadement

La petite se réfugie à côté de la mosquée du quartier, avant d’être recueillie par un barbu du coin, Abdelkader Labsir. L’homme l’emmène chez lui et lui présente sa femme et ses deux enfants. Mais il est loin d’être un saint. Déjà fiché par les services de police, Abdelkader Labsir adhère aux thèses takfiristes en vogue à l’époque. Il aurait même fait de la prison pour “ses convictions idéologiques”. Cela le grandit davantage aux yeux de la petite fille. Finalement, Imane passe trois jours chez “son protecteur”, avant que sa mère ne retrouve sa trace. Le lendemain, les deux sœurs reviennent, presque naturellement, chez celui qui deviendra leur maître à penser. Elles découvrent sa bibliothèque, largement fournie en ouvrages religieux, souvent à connotation jihadiste. L’homme devient leur idole, le père qu’elles n’ont jamais connu. Leurs nouvelles lectures réveillent en elles de vieilles blessures. Elles en veulent au monde, ces ouvrages leur proposent désormais de s’en venger.

Leur cercle de connaissances s’élargit également. Elles se fournissent en cassettes faisant l’apologie d’un islam radical, puis en vidéos chez le vendeur du quartier. Sanae et Imane découvrent la bravoure des combattants tchéchènes et la droiture du régime des talibans. Cela finit par leur donner des idées. Elles rameutent deux amis, le fiancé rejeté et un autre “frère”, pour mettre au point un plan pour faire exploser le rayon d’alcool d’une grande surface à Rabat. Elles en parlent à Abdelkader Labsir. Il apprécie l’idée, mais leur propose de s’attaquer plutôt au Parlement, “symbole du Taghout”. Les fillettes s’excitent. Elles rédigent des tracts, revus et corrigés par quelques “frères”. Elles s’y attaquent au roi et au régime. Elles pensent pouvoir fabriquer des bombes à partir de simples pétards de Achoura. Abdelkader tempère leurs ardeurs infantiles et promet de leur fournir de véritables armes. Dans un excès de naïveté (ou d’euphorie), Imane adresse une lettre à l’imam du quartier, dont elle apprécie particulièrement les séances de prédication. Elle demande son avis quant à leurs projets terroristes. Panique à la mosquée Al Wahda. L’imam consacre tout un prêche pour répondre à la lettre anonyme et prévient la police. Les jumelles sont désormais fichées.

Entre-temps, dans la nuit du 16 mai 2003, Casablanca est secouée par cinq attentats meurtriers. Les frères sont euphoriques. Les fillettes croient de plus en plus à leur projet terroriste et se rendent assidûment à la bibliothèque du centre culturel saoudien à Rabat, où elles assouvissent leur soif de littérature wahhabite et jihadiste… en attendant le grand jour.

En cette matinée d’août 2003, Sanae est réveillée par des voix qui l’appellent à l’extérieur de la petite chambre sur la terrasse. La jeune fille ouvre la porte et découvre une dizaine d’hommes en costumes sombres qui l’embarquent immédiatement. Imane, qui passe la nuit chez une amie, est également arrêtée. Elles ne se font plus d’illusions, leur plan est tombé à l’eau. À la préfecture de police, les sœurs passent rapidement aux aveux. Elles sont quand même bousculées, essuient quelques gifles, mais cèdent lorsqu’elles entendent les cris de leurs complices, torturés dans la salle à côté. En tout, une vingtaine de personnes sont arrêtées dans leur sillage. Les interrogatoires durent plus de deux semaines, avant que toute la bande ne soit présentée au tribunal. Imane et Sanae sont amusées par l’impressionnant dispositif de sécurité déployé à l’occasion de chacun de leurs déplacements. Sur les grands carrefours, leur cortège passe en priorité. Au tribunal, elles découvrent que les caméras du monde entier attendent leur arrivée. Les policiers les prennent à peine au sérieux et les appellent “laâroussat” (les mariées). Les questions du juge d’instruction sont assez expéditives. Les sœurs Laghriss, âgées de 14 ans, sont accusées de “constitution de bande criminelle, de préparation d’actes terroristes, d’atteinte aux sacralités et de complot contre la famille royale”. Un procès unique en son genre. “Une première mondiale”, selon Abdelfattah Zahrach, avocat des sœurs Sanae et Imane Laghriss.

La prison… à 14 ans

À 14 ans, Sanae et Imane découvrent la prison des femmes de Salé, Zaki pour les intimes. Elles y passent une courte nuit agitée et reviennent le lendemain au tribunal. Des allers-retours qui durent finalement plus d’un mois. Dans les différentes estafettes qui les emmènent, Imane et Sanae sympathisent avec ces dizaines de jeunes barbus condamnés à de lourdes peines par le tribunal de Rabat, durant les quelques mois qui ont suivi les attentats du 16 mai. Ce n’est que le 29 septembre 2003 que s’ouvre enfin leur propre procès, devant une salle de tribunal archi-comble. “Oui, nous projetions de fabriquer des bombes à partir de pétards de Achoura, abattre Mohammed VI par balles et faire sauter le Parlement”, affirment les fillettes. La séance dure jusqu’au-delà de minuit et l’énoncé du verdict est reporté pour le lendemain. Au sous-sol des bâtiments de la Cour d’appel, Sanae et Imane rencontrent à nouveau quelques dizaines de jeunes barbus, qui attendent leur transfert vers la prison. “L’un deux psalmodiait le Coran, raconte Sanae. Il le faisait tellement bien que lorsqu’il s’arrêtait, les policiers le priaient de continuer. À la fin, tous les frères ont commencé à répéter des chants jihadistes”.

Les deux soeurs découvrent que “la communauté” est bien plus grande qu’elles ne le croyaient. Quand le lendemain, Sanae et Imane entendent la sentence prononcée à leur encontre (cinq ans de prison), elles sourient. “Les condamner revenait, selon elles, à prendre au sérieux leurs projets, à leur accorder de l’intérêt. On ne leur reprochait pas des gamineries : on les accusait d’actes gravissimes”, analyse une militante associative qui les a longtemps accompagnées. La prison devient leur quotidien et elles s’y font tant bien que mal. Le premier jour du ramadan, le juge qui les a condamnées leur rend visite au pénitencier. “Il s’est excusé pour la peine à laquelle il nous a condamnées. Mais il nous a expliqué que c’était pour notre bien et qu’une grâce royale tomberait à coup sûr dans les mois qui viennent”, se rappelle Sanae. Dans l’enceinte de la prison, les deux sœurs deviennent rapidement une curiosité. Elles sont courtisées, cajolées par les plus anciennes. Leur histoire, à peine croyable, passionne les autres détenues. Flattées, les deux sœurs rédigent un nouveau tract contre Mohammed VI (voir encadré). Elles sont à nouveau condamnées à deux ans et demi de prison, peine ramenée à une année en appel. En tout, elles devront quand même passer plus de six ans en prison. Résignées, elles s’intègrent assez vite à leur nouveau milieu. Mieux, elles entretiennent leurs réseaux. Sanae copine, par exemple, avec les sœurs de Mohcine Bouarfa, principal inculpé dans le cadre de la cellule terroriste de Meknès. Imane s’occupe des petits enfants de quelques détenues salafistes. En attendant la grâce royale, Sanae et Imane sont transférées à Casablanca. À Oukacha, la vie est plus dure et les disputes plus fréquentes. Elles découvrent l’homosexualité, les drogues, l’argent et les ruses d’une grande prison.

Mais encore une fois, leur histoire intrigue et leur permet de s’intégrer assez rapidement. En signe de bienvenue, le directeur de la prison leur offre deux Corans en format de poche ! “Quelque part, ces filles n’avaient, à ce moment, pas encore compris qu’elles avaient fait quelque chose de mal, parce que tout le monde essayait de se justifier ou de s’excuser de ce qu’il leur avait fait”, analyse une avocate au barreau de Rabat. La grâce royale tombe finalement en août 2005. Mais à leur sortie de prison, personne, à part Assia El Ouadie, militante associative, n’est là pour les accueillir. Imane et Sanae ont à peine 16 ans. En attendant l’âge adulte, c’est dans un centre de redressement, baptisé Centre pour la protection de l’enfance, qu’elles passeront désormais leurs journées.

Rééducation ratée

Au centre Abdessalam Bennani, leur statut est déjà différent. Théoriquement, elles sont désormais libres. Les jumelles disposent d’une chambre autonome et se mêlent peu aux filles du centre, généralement condamnées pour vagabondage ou mendicité. Là encore, les sœurs découvrent que leur histoire passionne journalistes, avocats et militants associatifs qui défilent dans leur “appartement privé”. Elles sont sur un petit nuage quand de grandes chaînes de télévision viennent à leur rencontre, ou quand un célèbre réalisateur syrien propose de porter leur histoire à l’écran. “Elles avaient réalisé l’essentiel, faire en sorte qu’on s’intéresse à elles. Elles étaient devenues le centre du monde”, explique une éducatrice. Au fil des jours, Sanae et Imane reçoivent régulièrement la visite d’épouses de détenus salafistes. Les femmes en noir les entretiennent, leur apportent des vêtements et quelques friandises. Mais cela ne dure que quelques semaines. Deux mois après leur arrivée au centre, elles redeviennent des résidentes anonymes. Plus personne ne demande après elles. Les jeunes filles dépriment. “Nous avons été exploitées”, arguent-elles. Elles s’enfuient à l’occasion de leur première permission de sortie pour se réfugier chez de la famille à Casablanca.

Elles se rendent ensuite à Rabat, retrouvent leur grand-père et rappellent le directeur du centre pour… rentrer. “Mon grand-père nous avait dit qu’il nous fallait désormais compter sur nous-mêmes et que personne dans la famille n’était prêt à nous aider. Et de toute façon, nous ne nous sommes pas enfuies, puisque nous ne sommes pas emprisonnées”, nuance Imane. Les jours s’écoulent paisiblement. Grâce aux interventions de quelques militants associatifs, Sanae et Imane sont embauchées dans une entreprise casablancaise. Elles perçoivent un salaire de 1500 DH chacune et se rendent, en toute liberté, à leur nouveau lieu de travail. Pendant deux mois, leur comportement est exemplaire. Puis un jour, Sanae disparaît à nouveau. Imane prétend ne rien savoir. L’absence dure une vingtaine de jours. Selon des informations recoupées, Sanae aurait résidé chez les sœurs Bouarfa à Meknès, avant de rejoindre des “frères” à Rabat. Plus tard, on saura que Sanae a en fait rencontré un élément de la cellule Ansar Al Mahdi, qui l’a recueillie chez lui et lui aurait organisé des séances de chat avec des moujahidine marocains en Irak. Comment l’a-t-elle connu ? Encore un mystère. Toujours est-il qu’aujourd’hui, ce “frère” est poursuivi pour “préparation d’actions terroristes” ! Pendant sa fugue, Sanae passe une nuit dans un cimetière et aurait été violée par un inconnu avant de regagner à nouveau le centre, où rien n’est plus comme avant. Sanae et Imane ont perdu tous leurs privilèges et rejoignent le dortoir collectif.

Elles ne quittent plus le centre et seule leur mère est autorisée à leur rendre visite, une fois par semaine. Sanae peaufine la rédaction de ses mémoires. Quatre mois la séparent encore de ce 22 février où elle pourra enfin recouvrer sa liberté. En attendant, elle tente une nouvelle fugue, le 2 novembre 2006. Avec sa sœur, elles sautent les hautes murailles du centre à l’aide d’une échelle et disparaissent dans la nature. Les policiers qui les repèrent sur la route de Rabat les perdent de vue quand elles entrent au Complexe Moulay Abdallah. “Le Maroc jouait contre la Tunisie et les filles pouvaient entrer gratuitement”, se rappelle Sanae. Cette troisième fugue dure 20 jours. Qu’ont-elles fait pendant tout ce temps ? Qui ont-elles rencontré ? Personne ne le sait.

Et maintenant ?

Aujourd’hui, Imane dit n’avoir qu’une priorité. Retrouver du travail pour aider sa mère et, si possible, rencontrer un mari pour se caser. Sanae dit avoir mûrement réfléchi à tout ce qui lui est arrivé : “Les frères m’ont profondément déçue. Au tribunal, ils criaient ‘vive le roi’ quand le juge leur posait des questions. Ce sont tous des lâches. Je n’ai plus rien contre le roi et je ne me sens pas prête pour changer quoi que ce soit”. La jeune fille rêve aujourd’hui de visiter l’Egypte et de pouvoir passer le restant de ses jours dans une librairie. À terme, elle voudrait pouvoir éditer ses propres mémoires. À ce jour, aucun accompagnement social ni psychologique n’est prévu pour les deux sœurs. De quoi demain sera-t-il fait ? De quel côté, clair ou obscur, basculeront-elles ?

Lettre ouverte : Elles demandent la protection du ministre de l’Intérieur

À quelques jours de leur sortie du centre, Imane et Sanae adressent une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur. TelQuel la reproduit en intégralité.

Casablanca le 6 février 2007
À l’attention du ministre de l’Intérieur, M. Chakib Benmoussa

Nous sommes Imane et Sanae Laghriss, anciennes détenues dans une affaire de terrorisme. Nous avons le plaisir de vous envoyer cette lettre pour vous demander de nous protéger à notre sortie (du centre Abdessalam Bennani). Lors de notre détention, nous avons été menacées par les familles de quelques personnes, dont nous avons cité les noms lors de l’instruction. C’est pourquoi nous vous prions, Monsieur le ministre, de garantir notre sécurité (...).
Nous sommes actuellement au centre Abdessalam Bennani pour la protection de l’enfance, et nous aurons 18 ans dans quelques jours. Imane s’installera à Casablanca et se rendra à Rabat une fois par semaine. Sanae résidera à Rabat. Pour toute information complémentaire, veuillez contacter le centre sur le numéro (…).
Veuillez agréer, Monsieur le ministre, toute notre considération.

Psychologie : La thérapie nécessaire

Tout au long de leur période d’incarcération, Imane et Sanae n’ont bénéficié d’aucun suivi psychologique ou thérapeutique. Au lendemain de leur arrestation, certains professionnels de la médecine mentale avaient protesté contre leur incarcération, jugée “inutile”. Aujourd’hui, les deux sœurs tentent de débuter une nouvelle vie. En ont-elles les moyens ? “Rien n’est moins sûr, répond un grand psychiatre de la place. Ces filles tiennent à peine debout, elles sont à la croisée des chemins. Il faudra d’abord leur permettre de travailler sur elles-mêmes, d’exorciser leurs vieux démons avant d’envisager de tourner la page”. Par qui faut-il commencer ? Imane, la boule de nerfs discrète, ou Sanae, la provocatrice ? “Peu importe, l’une suivra l’autre, leurs sorts sont intimement liés. Imane semble avoir plus ou moins renoncé à son passé. Sanae est encore perdue”, analyse une éducatrice qui les suit de près. Selon certains spécialistes, le duo gagnerait à s’investir dans un travail à caractère social. S’occuper d’enfants abandonnés par exemple. “Cela leur permettra de combler le vide émotionnel dans lequel elles vivent. Ces filles sont dotées d’une grande intelligence et d’une énergie débordante. Si on arrive à les canaliser, elles deviendront des saintes”, affirme notre psychologue. Selon ce dernier, une chose est cependant sûre : “Les abandonner à leur sortie de prison serait une aventure hasardeuse et risquée. Parce qu’il n’est pas exclu qu’elles replongent dans la violence”.

Famille : Ceux qui les attendent

Imane et Sanae savent qu’elles ne peuvent désormais compter que sur elles-mêmes pour survivre. Depuis leur incarcération, les fillettes ont coupé les ponts avec leur famille proche (principalement une tante et un oncle). Leur mère, toujours sans domicile fixe à Rabat, leur rend visite de temps à autre. Mais la relation n’est pas au beau fixe. “Nous ne nous sommes jamais vraiment entendues. Elle a un côté matérialiste que nous n’apprécions pas. Si tout va bien, nous l’hébergerons dans une maison que nous espérons louer bientôt et subvenir, ensemble, à ses besoins”, explique Sanae. En revanche, les deux sœurs se disent extrêmement attachées à leur grand-père. “C’est le seul, avec notre grand-mère, à avoir été aimable et gentil avec nous”, avoue Sanae. Aujourd’hui, l’homme vit seul, quelque part à Casablanca. Imane et Sanae disent savoir où le chercher. Et retrouver.

Mémoires : Catharsis par l’écriture

Sanae ne se sépare jamais de son petit cahier d’écolière, aux couleurs du Barça. Sur une centaine de pages, elle y raconte son parcours, sa vie, ses désillusions. Cette passion pour l’écriture, Sanae la nourrit depuis son plus jeune âge. “J’ai toujours rêvé d’être journaliste ou écrivain, mais je n’avais rien à raconter. Là, mon histoire remplirait un livre entier”, raconte-t-elle. Méfiante de nature, la jeune fille écrit sans retenue. Son récit, rédigé dans un style plutôt correct, fourmille de détails. Elle y dévoile pour la première fois ses sentiments les plus contradictoires. Elle y expose, par exemple, la haine qu’elle voue aux femmes et son attirance pour les hommes, tous les hommes. Elle évoque sa sérénité lors des audiences au tribunal et avoue même le plaisir, presque charnel, qu’elle a ressenti en écoutant la plaidoirie d’un brillant avocat. Aujourd’hui, Sanae s’attaque à l’écriture de nouvelles inspirées de son histoire. “Maintenant que j’ai tout écrit dans les plus petits détails, je veux me permettre certaines libertés, changer quelques situations”, explique Sanae.

TelQuel - Driss Bennani et Ahmed Najim

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