Un climat favorable à l’extrémisme : Le Maroc est fragilisé par la pauvreté

- 10h15 - Maroc - Ecrit par :

La symbolique est terrible. Survenant quatre jours après le triple attentat de Riyad, les attaques contre le Maroc visent beaucoup plus qu’un autre « allié traditionnel des Etats-Unis » dans le monde arabe, ou que la capitale économique du royaume chérifien. Bien qu’ayant tué en majorité des Marocains, ces attentats visaient des objectifs étrangers et juifs. Ils touchent donc aux symboles mêmes de l’ouverture du Maroc au monde : le tourisme, la présence et les investissements étrangers, et une tolérance qui, jusqu’à ces derniers mois en tout cas, semblait faire partie intégrante de l’identité du pays. La population, profondément ancrée dans ses identités arabe ou berbère, y a en effet vécu depuis des siècles en bonne entente avec une communauté juive dont une petite partie ­ quelques milliers de personnes ­ demeure toujours dans le royaume.

Dans ce cadre, la tentation est grande de voir la main d’Al-Qaeda dans les attentats de Casablanca. D’autant qu’en mai 2002 Rabat avait affirmé avoir arrêté une « cellule dormante » de cette organisation, soupçonnée d’avoir préparé des attentats dans le pays et contre des navires de l’Otan dans le détroit de Gibraltar. Et une cassette attribuée à Oussama Ben Laden avait, plus récemment, cité le Maroc parmi les pays arabes « apostats »...

Pourtant, la réalité est sans doute moins univoque. En effet, le réseau terroriste serait aujourd’hui beaucoup plus dispersé sur la planète et conserverait davantage « une capacité d’inspiration que d’action », pour reprendre les termes des spécialistes de la lutte antiterroriste. C’est le climat général au Maroc qui amène à penser que cette « inspiration » puisse être relayée par des groupes locaux. Alors qu’une terrible misère rend la situation sociale explosive, la situation internationale aggrave sans cesse les frustrations d’une écrasante majorité de la population. Le Maroc est de loin le pays arabe le plus sensible à la cause palestinienne et celui qui a connu, en 1991 puis en 2003, les plus fortes mobilisations populaires contre l’intervention militaire en Irak. « La colère et la révolte créées par la situation sociale se combinent avec celles engendrées par l’impuissance face à l’écrasement de deux "peuples frères" », résume un homme d’affaires de Casablanca.

Islamistes « légaux » renforcés. La montée en puissance du mouvement islamiste marocain a sanctionné cette situation. Lors des dernières élections législatives, les islamistes « légaux » du PJD (Parti justice et développement) ont considérablement renforcé leurs positions. Les islamistes ont fourni le gros des mobilisations contre la guerre en Irak, et ils ont marqué des points dans les universités. Parallèlement ont émergé de petits groupes recrutés dans le lumpen des quartiers périphériques de certaines grandes villes et endoctrinés par des « moudjahidin » rentrés d’Afghanistan au début des années 90.

C’est, affirment les autorités marocaines, à ces groupes que seraient liés certains kamikazes de Casablanca. « Ils ont un rapport avec un groupe marocain interdit qui se fait appeler Assirat al Mostaqim (le Droit chemin) », affirmait le ministre marocain de la Communication en décrivant les kamikazes comme de « jeunes commandos âgés d’une vingtaine d’années. » Connu depuis décembre 2002, ce groupe serait impliqué dans une affaire d’homicides volontaires sur quatorze de ses membres ­ dont une lapidation ­ en cours d’instruction à la cour d’appel de Casablanca.

Quels sont ses liens avec l’étranger ? C’est évidemment la grande question. Aux yeux de Rabat, la réponse ne fait pas de doute. Dès hier matin, le palais royal accusait « un réseau international de terrorisme contre lequel le Maroc est décidé à sévir sans merci et sans états d’âme ». Peu après, les autorités marocaines, qui font tout pour montrer qu’elles ont la situation bien en main et que leur enquête avance vite, précisaient que les « kamikazes étaient récemment venus d’un Etat étranger », sans bien sûr préciser lequel.

Quoi qu’il en soit, la série d’attentats de Casablanca frappe le royaume à un moment où s’y déroulent des débats complexes. A commencer par celui portant sur la place des islamistes dans la vie politique. Rabat, inquiet des conséquences de la guerre contre l’Irak sur l’électorat jeune ­ après que le roi Mohammed VI a autorisé le droit de vote à 18 ans ­ , vient de reporter à septembre les municipales prévues en juin. Les islamistes ­ légaux du PJD ou ceux, non reconnus, de Justice et Bienfaisance ­ ont d’ailleurs vite compris ce que pourrait leur coûter le drame de Casablanca en terme de désaffection. Dès hier, « modérés » et « radicaux » l’ont condamné sans équivoque, le PJD appelant non seulement à « s’unir autour du Commandeur des croyants » (le roi), mais aussi à « coopérer avec les autorités sécuritaires et judiciaires ».

Projet de loi antiterroriste. Les craintes de voir se rétrécir la marge concédée par les autorités au travail des associations islamiques ont fait le reste. Soumis à une forte pression, les radicaux de Justice et Bienfaisance ont même concédé que les attentats « donnaient une légitimité aux lois antiterroristes » et insisté sur le fait que les groupuscules prônant la violence n’étaient « pas des organisations locales mais de jeunes révoltés ». Cette modération affichée et obligée des islamistes n’empêchera pas une relance du débat entre ceux qu’on appelle au Maroc « les sécuritaires », partisans d’une moindre ouverture du régime et qui semblent avoir gagné du terrain, et ceux qui veulent approfondir les réformes démocratiques et ferraillent contre un projet de loi antiterroriste très critiqué par les organisations de droits de l’homme.

Deux autres débats risquent d’être relancés par les attentats de Casablanca. « Les kamikazes, remarque le chercheur Rémy Leveau, ont frappé au moment où se pose aussi la question de la capacité du système monarchique à gouverner, ainsi que celle des engagements pro-occidentaux du Maroc. »

Conscient du problème, le roi Mohammed VI, qui s’est immédiatement rendu sur les lieux des attentats, y a annoncé la prise en charge de tous les blessés.

Jose GARÇON pour Libération.fr

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