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Une soirée châles et foulards

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15 avril 2003 - 19h44 - Maroc - Par:

Dans un F2 de Rabat meublé à l’occidentale, des privilégiés, déçus par un monde sans âme, veulent moderniser l’islam à petites touches pour retrouver leurs racines.

C’est un samedi soir ordinaire, un dîner entre un frère et ses deux sœurs, tous mariés, auquel ont été conviés deux couples amis, des collègues de travail ou compagnons du trajet de train quotidien entre Rabat et Casablanca, des « navettistes » comme on dit au Maroc.

On est en famille, dans l’intimité. Il y a là neuf personnes, quatre couples et Fahd, le frère, dont l’épouse, enceinte de huit mois, n’a pas pu venir, devant rester allongée. Omar et Amal, l’une des sœurs de Fahd, reçoivent. (Par souci de respect pour la vie privée, les noms ont été changés par la rédaction.) Dans leur petit appartement d’un faubourg cossu de Rabat, tout a été joliment arrangé. L’apéritif est déjà servi, entre chips, cubes de fromage et cacahuètes, de nombreuses bouteilles ont été disposées. En fin de soirée, Amal et sa sœur aînée, Miriam, raconteront, amusées, qu’elles sont allées acheter l’alcool au supermarché et que « tout s’est bien passé ». Normalement, c’est l’homme qui se charge de l’approvisionnement en boissons interdites par la religion.

Cet après-midi, Omar était empêché. Journaliste, il a fait un tour à Casablanca pour enquêter sur le succès fulgurant d’une chaîne de magasins, Châles et foulards, qui a remis au goût du jour le hidjab islamique, lequel encadre le visage en cachant les cheveux.

Omar a visité trois des neuf boutiques ouvertes en moins d’un an dans les beaux quartiers de la plus grande ville du royaume. Il décrit l’objet, décliné dans une variété de couleurs et de formes, selon les règles de l’art du marketing moderne. Et modernes, ces foulards - guimpe en soie sous un tissu brodé ou constellé de colifichets, les uns à nouer, d’autres retenus par une fibule, petit bijou de toutes les coquetteries féminines - le sont assurément. Rien à voir avec le litham barrant le bas du visage, ou ce qui en reste, une fois tiré vers l’avant le capuchon de la djellaba. Avec des variantes et exceptions régionales, surtout en pays berbère, c’est ainsi que la femme marocaine sortait de la maison « dans le temps ». Elle continue de le faire en milieu rural, « chez les pauvres, souvent analphabètes ».

Le sujet est lancé. Comment s’expliquer ce soudain engouement de la bourgeoisie marocaine pour le signe extérieur de la condition féminine conforme à l’islam, dont elle a fait un objet de luxe ? Car, chez Châles et foulards, les fantaisies exposées sur des têtes de mannequins sont inabordables pour le plus grand nombre, qui continue à fourrager dans les échoppes des kisaria, les souks à tissus où les importations indonésiennes, bon marché, tiennent le haut du pavé.

« Le retour à la tradition touche toutes les couches de la société », opine Mohammed, qui, après une carrière heurtée de manager au plus haut niveau, a repris une affaire de son père, du courtage en assurance. « Il y a un mois, raconte-t-il, j’ai embauché une femme qui portait le foulard, parce que je ne voulais pas la frapper de discrimination à cause de ses choix religieux. » Cette tolérance s’est avérée impraticable au quotidien. « Les autres femmes ont été gênées. Elles ont fait bande à part, fumé dans leur coin. Au bout d’une semaine, la nouvelle est d’elle-même venue me demander son départ. »

Autour de la table basse en verre, plusieurs convives lui apprennent alors que, par crainte de « tiraillements » au sein du personnel ou pour ne pas « choquer » leur clientèle, les banques et grands groupes qui les emploient « ont pour politique de ne pas recruter des femmes qui mettent le foulard ».

Fahd en est indigné. « Ce n’est quand même pas normal dans un pays musulman ! » L’un de ses beaux-frères, Karim, fait la grimace contre la tirade attendue. Tout le monde sait, en effet, que la femme de Fahd porte le foulard, le modèle strict, sans brimborions pour l’enjoliver. « Je ne le lui ai jamais demandé, mais, c’est vrai, j’y suis favorable », explique Fahd. Les nez plongent dans les verres. En l’absence de Fahd, ses sœurs et beaux-frères regrettent qu’il ait « éteint » son épouse, « une femme ouverte qui a fait des études », cadre dans la société de distribution d’eau et d’électricité, une filiale du groupe Vivendi.

Cependant, même en famille, on n’évoque guère les liaisons dangereuses de Fahd avec des représentants de la salafia al-djihadia, la tendance la plus dure de l’islamisme marocain. L’été 2002, à l’approche d’élections législatives, la presse du royaume avait rapporté divers crimes attribués aux « émirs du sang ». Certes, Fahd assiste seulement à des « veillées religieuses ». Mais, eu égard à sa « naïveté », personne n’est à l’aise, sachant qu’il a fréquenté deux idéologues de la salafia, Hassan Kettani et Abou Hafs, aujourd’hui tous deux en état d’arrestation.

Miriam s’est levée pour « donner un coup de main à Amal », qui s’affaire dans la cuisine. Sauf Fahd, tous comprennent qu’elle va fumer une cigarette. Son frère, qui, après la mort de leur père, victime d’un cancer à 33 ans, a exercé la tutelle sur ses deux sœurs, est seul à ignorer qu’elle fume. Quand il surgit inopinément, Miriam, mariée et mère de deux enfants, jette sa cigarette ou la passe à un voisin. « Comme Fahd est un peu spécial », elle n’a jamais cessé de fumer en tapinois.

Adolescente, elle avait donné à son frère plus de fil à retordre qu’Amal, plus sage, pas mécontente de rester à la maison auprès de sa mère. Laquelle portait le voile traditionnel mais, « à l’époque », dans les années 1970 et 1980 promises à tous les progrès, « n’aurait jamais songé à l’imposer à ses filles ». Issues d’un foyer pieux, les deux sœurs font cependant, tous les jours, leurs cinq prières, en « bonnes musulmanes ».

Miriam a épousé Karim, qu’elle connaît depuis l’âge de 14 ans. Tout en gardant un « poste pénard » au Crédit agricole, Karim a patiemment fait fructifier l’héritage de son père, également mort jeune. Il l’a d’abord investi dans un garage et un magasin de pièces de rechange automobiles, puis dans l’immobilier, avant de se hisser au rang d’un affréteur de bateaux de pêche de cabotage, qui lui rapportent « pas mal ». Dernièrement, en association avec un émigré revenu de France, il a monté une usine de conditionnement de câpres et d’olives, des produits qu’il exporte aux Etats-Unis.

Par rapport à ce bâtisseur de fortune, Amal a choisi un aventurier. Elle a connu son mari à la faculté d’économie de Rabat, qu’ils ont tous fréquentée. Comme Karim, Omar sortait alors de la « mission », le prestigieux système éducatif parallèle que la France maintient dans son ancienne colonie. Diplômé, puis rapidement promu au département international d’une grande banque, il a bifurqué vers le journalisme, un métier à risque sans perspective de rémunération mirifique. Omar est le seul agnostique du groupe, mais il n’en fait pas étalage. Autrement, il gênerait tout le monde, se rendrait infréquentable. Quand ils sont entre eux, Amal lui prédit l’une des pires damnations : « Tu seras pendu par tes cils. »

Chacun s’est servi au buffet, improvisé dans le vestibule. Une assiette sur les genoux, Fahd, seul parmi les hommes à ne boire que du Coca-Cola, revient sur sa femme. « L’unique fois ou elle a voulu enlever le foulard, c’était l’été dernier, en vacances en Espagne. » Seul le cliquetis des couverts lui répond. "Je lui ai dit : « Remonte tes manches et les jambes de ton pantalon. Respire un peu. » C’est ce qu’elle a fait, et c’était bien."

Pour rompre le silence, Omar lance une vanne sur « l’idiotie d’aller en Espagne, si c’est pour y bouder les plages et les bars ». Sur la défensive, Fahd lui réplique :"Mais ce n’est pas comme tu penses. Je lui ai même demandé de se maquiller, très légèrement." Huée générale. « A quoi bon le voile, qui doit étouffer la concupiscence, si tu lui demandes, après, de se maquiller ? », s’écrie Karim. Fahd fait la moue. « C’est comme pour l’alcool : je vous vois boire, et je devrais m’en aller pour fuir le péché, mais je reste parce que je vous aime bien. » Tous rient de bon cœur.

A l’instar de l’épouse canadienne de Mohammed, étrangère au débat, Sarah et Youssef se sont abstenus de tout commentaire. Autour de la table, leurs amis savent pourquoi. Sarah, une femme accorte en jean effrangé qu’Omar nargue en la traitant d’"Esmeralda sensuelle", avait pris le foulard l’année dernière. De façon inattendue, pour la première fois, elle s’en explique : "J’y avais souvent pensé. C’est écrit dans le Coran, nous le savons tous. Alors, de retour du grand pèlerinage, je me suis décidée. Je n’ai rien dit à Youssef. Quand il m’a vue avec le foulard, il m’a demandé : « Qu’y a-t-il ? Tu as froid ? » Il ne s’y est pas opposé, mais ça a posé des problèmes." Son mari, enfoncé à côté d’elle dans le canapé, hoche la tête, entre deux gorgées de vin.

Pendant quatre mois, Sarah, qui a passé sa scolarité au collège royal avec Lalla Hassna, l’une des filles de feu Hassan II, était passée de l’autre côté du miroir. « Les uns me traitaient comme une malade mentale : »Ça va pas ? T’as un problème ?" En revanche, d’autres me considéraient du jour au lendemain comme leur sœur." Rompu à la guérilla conjugale avec sa femme de tempérament, Youssef a fui l’affrontement. « Il est sorti sans moi, au restaurant, au cinéma », résume Sarah. « A la fin, je savais que c’était le foulard ou mon couple. »

« Tu peux te respecter, et aussi me respecter, sans un chiffon autour de la tête », ose Youssef. Foudroyé du regard, il se tait. Mais c’est bien lui qui a eu le dernier mot.

Omar monte le son de la télévision. Pendant toute la soirée, sur son écran géant, les images de la guerre en Irak ont défilé. De nouveaux bombardements américains à Bagdad, des accrochages un peu partout, encore des civils qui se sont fait tuer.

« Quelle honte, murmure Fahd. Comment peut-on faire ça et prétendre qu’on croit en Dieu ? » Un groupe d’Irakiens passe devant la caméra. « Allah Akbar ! », hurlent-ils. On s’attend à ce que leur cri du cœur trouve un écho dans le petit salon, mais la fatigue, l’alcool et la digestion sont venus à bout de toute réactivité. On change de chaîne. Avec une carte à puce traficotée, pour 2 euros, au coin de la rue, Omar capte toutes les chaînes satellitaires accessibles depuis le Maroc, largement plus d’un millier.

« Al Jazira, c’est la CNN arabe, personne ne la regardait avant la guerre en Irak. » En revanche, les femmes au foyer et, le soir, toute la famille passaient - et passent encore - des heures et des heures sur Al Manar, la chaîne du Hezbollah, ou sur les télévisions panarabes de divertissement, comme MBC ou Nile TV. « C’est là qu’on voit les belles présentatrices libanaises, avec leurs foulards raffinés qu’on ne connaissait pas chez nous ».

En épilogue à la discussion, Sarah estime que « la nouvelle mode permet de revenir à plus de rigueur morale » et de passer, petit à petit, au hidjab pur et simple, « quand on est prêt à vraiment l’assumer ». Sur Iqra, l’une des chaînes de prédication islamique, dont le nom signifie « Lis ! », en rappel à l’injonction que l’archange Gabriel adresse dans la première sourate du Coran au Prophète, les stars du consumérisme spirituel musulman ne disent rien d’autre.

L’un d’eux, Amr Khalil, un bel Egyptien vêtu de costumes pastel, est particulièrement populaire au Maroc. Il y était en tournée l’année dernière, faisant pleurer les filles du royaume, qu’il a « envoilées » à tour de bras. A une génération de distance, sa voix de crooner prend le relais, en passant de la cassette audio à la vidéocassette, du puissant organe d’Abdelhamid Kichk, autre vedette du Nil qui, jusqu’à sa mort il y a une vingtaine d’années, vitupérait les femmes, la moitié dangereuse de l’humanité, et vouait à la mort les juifs.

Dans le F2 de Rabat, meublé à l’occidentale, personne n’est islamiste ni, à plus forte raison, antisémite. Seulement, hormis Omar, tous sont déçus d’un monde sans âme et veulent revenir à leur identité et leurs traditions musulmanes, quitte à les réinventer, façon Châles et foulards. Ils pensent que la définition de l’être est religieuse, même si chacun ajuste le degré de sa conviction à ce qu’il est prêt à concéder au règne d’Allah sur terre.

Pas même quadragénaires, ces hôtes d’un soir ont perdu la foi en la religion du développement, qui leur a pourtant infiniment plus bénéficié qu’à la masse pauvre de leurs compatriotes. C’est leur dilemme : privilégiés, ils cherchent à moderniser l’islam par petites touches, cependant que la majorité démunie veut islamiser la modernité radicalement.

En démocratie, l’issue est prévisible. Exacerbée par l’"humiliation" du monde musulman en Irak, elle met en péril non seulement la bourgeoisie occidentalisée, mais tout ce que le Maroc avait de pluriel, dont sa minorité juive, reléguée au musée de l’histoire.

Le Monde, France

Edition à paraître du 16.04.2003

Mots clés: Terrorisme , Religion , Rabat , Hassan Kettani

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