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Amazighité : Cette berbérité maghrébine si controversée

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21 mai 2002 - 20h26 - Culture

Bien que l’amazigh, langue berbère essentiellement orale, n’ait pas été protégé par l’écriture, il a traversé l’espace et le temps, résisté à tous les avatars et s’est porté en conquérant jusqu’aux profondeurs de l’Afrique et aux îles Canaries. Il s’est mêlé à la romanité africaine et a accompagné l’Islam depuis son arrivée au Maghreb, au VIIème siècle. Il a servi de médium oral principal à l’islamisation des Imazighen ou “Berbères”, au point que ceux-ci se sont passés, pour ce faire, de l’arabe, langue sacrée du Coran, sauf pour y puiser les préceptes coraniques par spécialistes interposés.

Ce n’est peut-être pas un hasard si les Imazighen les moins ou non arabisés restent, aujourd’hui comme hier, les plus fervents Musulmans du Maghreb. Si bien que la langue amazighe a assimilé, pour 30% environ, les termes religieux arabisés, et inversement. Au demeurant, l’amazighité fut la première à porter l’Islam au cœur de l’Europe dès le VIIIème siècle, via Gibraltar ou “Djebel Tarik” du nom du chef berbère, Tarik Ibn Zyad. Il en fut de même avec les Almoravides et les Almohades, du XIème au XIIIème siècle, comme en témoigne encore l’imposante architecture des “trois sœurs” : la Giralda de Séville en Espagne, la Tour Hassan de Rabat et la Koutoubia de Marrakech, situées toutes, à dessein, sur une même ligne géométrique. Enfin, face au colonialisme, les Imazighen se sont distingués par leur farouche résistance à l’occupation. Ils ont aussi payé le prix le plus élevé
dans une lutte sans merci pour l’indépendance, aussi bien en Algérie qu’au Maroc.

Et leurs “izlanes”, poèmes de résistance, restent l’une des composantes orales de la littérature maghrébine les plus authentiques. Actuellement, la chanson amazighe, au diapason des vents de l’Atlas, ne renonce jamais aux hauteurs de ses cimes. Mais, grâce à la radio, la télévision et les mini-cassettes, elle pénètre jusqu’aux demeures maghrébines les plus raffinées des grandes agglomérations urbaines. Elle traverse, enfin, la Méditerranée, accompagnant l’émigration dans sa solitude et, plus encore, se mêlant triomphalement aux rythmes universels.

Cependant l’amazighité eut à souffrir de jeux et d’enjeux politiques contradictoires qui la dépassent, pendant comme après la colonisation. Pendant celle-ci, elle fut l’objet, bien malgré elle, de sollicitudes coloniales particulières, dans le dessein inavoué de diviser pour régner. Avec l’indépendance, les partis nationalistes, échaudés par cette aventure, ont exclu l’amazighité de leur programme et de leur perspective. Et, compte tenu du climat passionnel qui régnait alors, toute intervention attirait vite la suspicion. Nous pouvons en témoigner dans la mesure où nous avons été, à notre détriment, l’un des premiers chercheurs à dénoncer cette négation, il y a déjà plus d’un quart de siècle, dans une étude universitaire publiée par la revue “Tiers-Monde”, en décembre 1974. Mais, face à une telle injustice, de nombreuses associations se sont mobilisées pour défendre la dignité amazighe, non sans quelques dérives, notamment en Algérie. Il n’en a pas fallu plus, cependant, pour que les partis et les hommes politiques hier les plus récalcitrants vis-à-vis de la langue et de la culture amazighes deviennent parfois leurs plus fervents défenseurs. Non sans surenchère, ni démagogie à qui mieux mieux. D’autant que l’écrasante majorité des Maghrébins, peut-être plus de 80 %, bien qu’à moitié arabisés, pourraient être d’origine amazighe. Et les amazighophones, réels ou ponctuels, seraient actuellement quelque 20 à 30 % en Algérie et 40 à 50% au Maroc.

Attentifs à ces réalités, les pouvoirs publics maghrébins en ont tiré la leçon. En Algérie, un Conseil supérieur de l’amazighité est nommé auprès du président de la République, parallèlement à la mise en place d’un enseignement expérimental en Kabylie. Au Maroc, le Roi Mohammed VI, reprenant les termes d’un discours de son père Feu Hassan II remontant au 20 août 1994, a confirmé, dans son discours du Trône, le 30 juillet 2001, l’amazighité comme une composante essentielle de l’identité marocaine. Il a décidé la création d’un Institut royal pour la culture amazighe dont la mission, entre autres, sera “la conception, la préparation et le suivi du processus d’intégration de l’amazigh dans le système d’enseignement”. Il paraît réalisable, et même généralisable à toutes les populations scolaires, amazighophones ou non, d’en faire une matière enseignée sans exclusive, grâce à de récentes méthodes. En particulier celle de l’académicien marocain, Mohamed Chafik qui, par souci de continuité historique, psychologique et sociologique, emprunte les caractères arabes pour écrire l’amazigh. Caractères qui étaient ponctuellement utilisés dans le passé et qui semblent mieux adaptés pour une langue chamito-sémitique de la même ascendance que l’arabe.

En définitive, ces dispositions inédites d’ouverture pédagogique pour un idiome, l’amazigh, dépourvu jusqu’ici d’écriture permanente, marquent un triomphe de la raison, de l’équité et du sens du partage. Surtout qu’elles n’entament en rien l’officialité ancestrale, qui remonte à quatorze siècles, de l’arabe standard, langue fédératrice dans tous les domaines : éducatif, administratif, politique, spirituel et civilisationnel.

Source : la gazette du Maroc

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