Avorter à tout prix

26 janvier 2007 - 18h55 - Ecrit par : L.A

Au Maroc, l’avortement clandestin se fait de plus en plus
à domicile à l’aide de médicaments. Le misoprosotol, molécule contre l’ulcères de l’estomac, est particulièrement prisé.

L’Interruption volontaire de Grossesse (IVG), sauf exception, est toujours interdite et pénalement sanctionnée au Maroc. La législation marocaine est sans équivoque là-dessus ; seul l’avortement thérapeutique est autorisé. Autrement dit, un avortement ne peut être provoqué que si la grossesse met irrécupérablement en danger la vie de la mère ou la santé de l’enfant à naître (malformations graves et handicapantes).

Dans le cas contraire, la loi punit lourdement aussi bien la personne qui aide à avorter que la femme qui se prête à l’intervention en question.
Un état de fait qui ouvre largement la voie à une lucrative, et parfois dangereuse, clandestinité. Et qui fait aussi qu’il n’existe à ce jour aucune statistique officielle sur le nombre d’avortements illégaux pratiqués au Maroc.

Il n’en demeure pas moins que personne n’ignore que c’ est une pratique fréquente dans notre pays. De la même manière que tout le monde sait que les relations sexuelles hors mariage, elles aussi punies par la loi et prohibées par la religion, sont monnaie courante dans une société volontairement aveugle.

Les moyens de se débarrasser du fœtus non désiré auxquels peuvent recourir les “mères malgré elles” ne manquent pas. Les méthodes traditionnelles (herbes, breuvages, introduction d’objets pointus ou brûlants dans l’utérus, coups sur l’abdomen), peu onéreuses, ne garantissent pas un avortement systématique et sont très loin d’être dénuées de risques pour la santé, voire la vie, de la femme en question (hémorragie, perforation du col, infection généralisée, stérilité), que ces méthodes soient pratiquées par cette dernière elle-même ou avec l’aide d’un proche ou d’une tierce personne (généralement des accoucheuses traditionnelles -qablat- ou des sages-femmes attitrées, rémunérées 1.000 dh environ).

Les plus nanties, les plus chanceuses ou les plus futées arrivent à assembler la somme nécessaire- de 2.000 à 6.000 dirhams, selon l’avancement de la grossesse- pour se faire avorter secrètement en clinique. Les deux méthodes utilisées sont l’aspiration, qui consiste à dégager à l’aide d’une canule (petit tube fin et creux relié à une machine à aspiration) le contenu de l’utérus ; ou le curetage, qui consiste, lui, à gratter l’utérus à l’aide d’une curette, un instrument en forme de cuillère. On recourt généralement à celui-ci pour des grossesses plus évoluées.

Ces dernières années, d’autres méthodes, dites non chirurgicales ou médicamenteuses, praticables à domicile, font de plus en plus d’adeptes au Maroc. La pilule du lendemain ou « contraception d’urgence », prise tout au plus 72 heures après le rapport sexuel fécondant, empêche l’œuf de s’implanter dans l’utérus. Fabriquée à base d’hormones féminines, elle entraîne des nausées et des vomissements sans gravité et de courte durée, liées à sa composition hormonale. La pilule du lendemain proprement dite n’étant pas commercialisée au Maroc, on la remplace généralement par une pilule contraceptive classique, fortement dosée en hormones. Le mifépristone, mifégyne ou RU 486, un anti-progestatif puissant mis au point en 1982, n’est pas en vente au Maroc non plus. Mais il est toujours possible de s’en procurer via une connaissance en France, le pays le plus proche où cette pilule est en vente libre au prix de 10 euros environ. Le RU 486 peut être utilisé dès les premières semaines et jusqu’à la 9ème semaine de grossesse. Il arrête l’évolution de l’embryon.

Mais, le misoprosotol, une molécule utilisée initialement dans la fabrication de médicaments contre les ulcères d’estomac ou les arthrites, pourrait bien détrôner le classique RU 486. Et pour cause ! La fameuse molécule est peu coûteuse et facile d’utilisation.

Au Maroc, vue son interdiction de vente pour ses propriétés abortives auparavant méconnues, elle est introduite par des circuits clandestins, comme le RU 486. C’est d’ailleurs en lisant l’appel de détresse sur le web d’une certaine Mariam, Marocaine célibataire de 24 ans, enceinte par accident et séquestrée par son père, que Leïla, étudiante de 19 ans enceinte de 5 semaines de son petit-ami de 27 ans, a su qu’en combinant le misoprostol au mifépristone, le taux de réussite de son avortement serait de 97%. Le misoprostol seul, utilisable jusqu’à la neuvième semaine de grossesse, provoque l’avortement dans 80% des cas environ, et les effets sont les mêmes que ceux d’une fausse couche spontanée.

Les complications sont moindres, mais existent quand même (notamment hémorragie et au cas où le fœtus survit, malformations des mains et/ou des pieds). Mais, n’ayant pas les moyens de consulter un gynécologue qui pourrait dénicher discrètement pour elle du RU 486 ou la faire avorter par aspiration, Leïla a demandé à une amie infirmière de lui procurer du misoprostol.

Suivant les recommandations d’un site féminin sur le web et assistée par son petit ami, la jeune fille a introduit 4 comprimés de 200 microgrammes de misoprostol avec ses doigts dans son appareil génital. Des saignements et des crampes s’en sont suivis quelques heures plus tard. Le lendemain, Leila a renouvelé l’oparation, pour être bien certaine que le fœtus a été délogé. Cette fois, les saignements et les crampes, sensiblement plus intenses, se sont accompagnés d’une forte de douleur et de contractions. Elle a eu des nausées, des vomissements et un peu de fièvre pendant quelques heures.

De légers saignements ont persisté durant une semaine. 15 jours plus tard, son nouveau test de grossesse s’est révélé négatif. L’avortement a réussi. Leïla, partagée entre culpabilité et soulagement, est heureuse d’avoir échappé à la mort et, encore plus, à la foudre de son entourage si elle avait gardé cet enfant. Ce terrible souvenir restera à jamais gravé dans sa mémoire et marquera douloureusement la femme qu’elle deviendra.

Jusqu’à quand continuera-t-on à faire les autruches et à s’empêtrer dans nos paradoxes et nos contradictions ? Faut-il autoriser l’avortement quand la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste ? A partir de quand l’âme est-elle insufflée dans le fœtus (nafkh arrouh) ? Que dit l’Islam et ses différentes écoles là-dessus ?

Le débat sur la légalisation, ou du moins l’encadrement, de l’IVG, comme c’est le cas en Tunisie, où la loi admet des causes particulières à l’avortement (malformations du fœtus, viol, inceste, mineures…) et autorise sa pratique dans des centres de santé appropriés, gagnerait également à être ouvert.

En attendant, à l’instar de Leïla, d’autres femmes dans le monde continuent à souffrir de l’hypocrisie d’un système qui persiste à se voiler la face.

Maroc Hebdo - Mouna Izddine

Tags : Famille - Moudawana - Mariage forcé - Avortement

Nous vous recommandons

Un fragment de lune trouvé au Maroc, vendu aux enchères à 189 000 dollars

Un fragment de lune découvert au Maroc en 2007, a été acheté lors de la vente aux enchères en ligne organisée du 9 au 23 février par la célèbre société Christie’s, à 189 000 dollars.

Espagne : un Marocain perd sa femme et son fils en mer

Sadik Mallouk, un Marocain résidant en Espagne, a échangé au téléphone avec sa femme Chaimae, 27  ans, vivant à Fès avec leur fils, Mohamed, sans savoir que c’est la dernière fois qu’il entendait sa voix et qu’il ne reverrait plus jamais son fils. Sa femme lui...

Un hélicoptère avec 200 kilos de haschich marocain saisi à Malaga

La Garde civile a intercepté mardi à Malaga un hélicoptère contenant 200 kilos de haschich marocain. Une personne a été aussi arrêtée au cours de l’opération.

La réouverture du ciel marocain a profité à Brussels Airport

La réouverture du ciel marocain est l’un des facteurs ayant permis à Brussels Airport de réaliser de belles performances en juin depuis le début de la pandémie de Covid-19.

Des centaines d’Américains et d’Israéliens bientôt à Marrakech

Des centaines d’Américains et d’Israéliens se rendront bientôt à Marrakech pour une méga-fête de mariage. D’ores et déjà, les autorités marocaines ont autorisé l’atterrissage de jets privés sur le territoire marocain en cette période de suspension des vols au...

Message de Royal Air Maroc à ses voyageurs au Canada

La compagnie aérienne Royal Air Maroc (RAM) compte tenir sa promesse sur le changement gratuit des billets. Promesse faite suite à la suspension des vols directs au départ du Maroc vers le Canada pour une durée d’un...

« Les premiers à souffrir du refus du visa français sont les Franco-marocains »

Les difficultés liées à l’obtention du visa français subsistent toujours. M’jid El Guerrab, député de la neuvième circonscription des Français de l’étranger affirme que les Français de l’étranger notamment les binationaux (les Franco-marocains et autres) sont les...

Marrakech : « Miss arabic beauty in the world » de retour

La 5ᵉ édition du festival « Miss Arabic Beauty in the World » est prévue du 16 au 20 mars à Marrakech, sous le thème « promouvoir la diversité touristique dans la région de Marrakech-Safi ».

Voici les dates du ramadan en France, selon le CTMF

Le Conseil théologique musulman de France (CTMF) vient d’annoncer les dates de début et de fin du mois de ramadan. Ceci, en se basant sur des calculs astronomiques.

Mohamed Katir, en route vers l’or olympique ?

Mohamed Katir, le triple record d’Espagne aux 1500, 3000 et 5000 mètres, lorgne un quatrième record : le 5000 mètres aux JO de Tokyo. La clé de son succès, « c’est l’endurance et le travail ».