Des histoires simples qui en disent long

- 19h12 - Maroc - Ecrit par :

Tahar Ben Jelloun entre sorcellerie, rumeurs, amours, désamours et amitié

PORTRAIT
On ne capte pas facilement son regard. Ce n’est pas qu’il se dérobe. Il n’esquive aucune question. C’est, sans doute, qu’il a gardé un peu de timidité d’enfance, de cette timidité que rompt parfois une colère explosive : « J’en appelle à une instance internationale morale afin que Bush et Blair soient jugés pour leur guerre inconséquente dont on ne sait ni le nombre de morts ni où s’arrêteront les ondes de choc ».

TaharBen Jelloun n’a jamais redouté de dire ce qu’il pense, même s’il a voulu, parfois, protéger des êtres chers d’un silence prudent. Dans ses yeux et jusque dans son sourire, traîne un fond de tristesse. Il n’est pas un optimiste. Depuis trente-cinq ans qu’il écrit, ses livres et articlesen témoignent, qu’il s’y exprime sur le racisme, les remous du monde, l’archaïsme de la société marocaine traditionnelle, les abus de pouvoir ou l’immobilisme des régimes arabes. Plus récemment, des critiques visant à le salir ont encore terni de quelques ombres le gris de ses états d’âme. C’est si vrai que, spontanément, sans qu’on le lui demande, il tient à se justifier d’une calomnie qui, voici trois ans, l’a douloureusement blessé : « J’écrivais « Cette aveuglante absence de lumière » sur le bagne de Tazmamart. Pour empêcher que le livre paraisse, on m’a accusé de maltraitance envers une femme marocaine en séjour chez moi. La rumeur s’est installée. J’ai été blanchi. Mais la volonté de me nuire continue à me faire mal ».

LA RUMEUR, SOURCE D’INSPIRATION

Dans son dernier livre, « Amours sorcières », fait de nouvelles qui se répondent, la rumeur a d’ailleurs été la source d’inspiration initiale :

« J’avais besoin de réagir littérairement par rapport à la méchanceté dont j’avais été victime ». Les femmes, la magie, l’amour et le désamour, l’amitié, font aussi partie des sujets qui ont inspiré l’écrivain : « Ce sont des sujets universels. Je souhaitais dire comment ils sont vécus, aujourd’hui, au Maroc. Les femmes, de manière générale, sont beaucoup plus intéressantes à regarder vivre que les hommes. Elles sont plus complexes. Quand leur condition n’est pas avantagée par le droit ou la coutume, elles ont recours à dessubterfuges pour exister ou se défendre. La société marocaine est bouleversée par la volonté actuelle des femmes à ne plus vivre comme leur mère ou leur grand-mère. Ce qui est désolant, c’est qu’une majorité d’hommes, surtout dans les campagnes, ne le comprend ni ne l’admet. Il existe pourtant une progression, bien que peu perceptible, à travers les filles d’émigrés qui ont évolué et reviennent passer des vacances à la campagne. Pour changer les comportements des fils d’émigrés, il faudra l’éducation et les discours des nouvelles mères. Comme partout ».

Tahar Ben Jelloun, qui vit à Paris, a quitté le Maroc à l’âge de vingt-sept ans, mais y retourne plusieurs fois par an. C’est dire qu’il n’a pas réellement quitté son pays natal. Est-il, comme nombre de ses compatriotes, adeptedes pratiques de sorcellerie auxquelles il fait allusion dans son livre ?

SORCELLERIE

« Je suis un citadin. La civilisation citadine n’est pas une civilisation de sorcellerie. Il n’empêche que celle-ci est encore très pratiquée, y compris parmi les intellectuels ou des scientifiques rigoureux. Destinées à empêcher un malheur, à le provoquer ou à faire tort à quelqu’un, ces pratiques sont strictement interdites par la religion. Elles demeurent pourtant une réalité quotidienne qui me choque même si je sais qu’il n’existe pas de rationalité absolue ».

A défaut de superstition, qu’est-ce qui interfère sur la rationalité de Tahar Ben Jelloun ? Est-il croyant ? « Il est une chose à laquelle je crois : la bénédiction des parents. Quand ma mère - morte il y a deux ans - récitait les versets du Coran pour qu’il ne m’arrive rien de mal, j’y voyais une sorte de protection qui me rassurait. C’est très personnel. J’ai besoin de voyager dans le spirituel même si je suis laïc. Après la mort de mon père en 1991, j’ai continué à le voir, à entendre sa voix. Cela m’a convaincu qu’il reste quelque chose de ce qu’a été chaque être humain, de ce pour quoi il a été aimé, admiré... »

« Amours sorcières » fait place au désamour bien plus qu’à l’amour dans le couple. Est-ce un hasard, une conviction, un aveu ?

ÉLOGE DE LA PASSION, DE L’AMITIÉ

« Le couple est une aventure hasardeuse. Il y a souvent du désamour parce que deux libertés et deux solitudes y évoluent différemment et, soudain, ne se supportent plus. J’ai un regard désolé là-dessus. C’est vrai. J’aurais aimé écrire des histoires d’amour heureuses. Mais quand la passion s’éteint, je crois qu’on se sépare ou s’accommode d’une certaine médiocrité. Dans la société occidentale où les statuts de l’homme et de la femme sont à peu près égaux, on peut négocier, continuer à se respecter, à entretenir une relation de tendresse. Au Maroc où il n’y a pas d’égalité dans les droits, c’est à celui qui sera le plus fort. Ce qu’il y a de moi dans mon livre, c’est l’éloge que je fais de la passion et de l’amitié. Mais sur le plan privé, je ne vis pas séparé de ma femme. Nous avons comme tout le monde des difficultés relationnelles. Nous parlons. Nous avons quatre enfants dont un trisomique. Et un enfant handicapé, c’est tellement affectif et attachant que cela ne donne pas envie de lui faire le mal supplémentaire de s’en aller pour peu qu’on en soit tenté ».

Un sourire. Pudique. Un silence. Pour le dissiper, il faut parler d’autre chose. De guerre et de paix par exemple. Et afflue la colère. Mais c’est une histoire bien différente.

La libre Belgique, Belgique

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