Extension du domaine du rire

- 21h09 - Maroc - Ecrit par : L.A

Mais de quoi, de qui et comment rit-on chez nous ? Les lignes rouges sont puisées dans la trilogie religion, politique et sexe. Mais lorsque la première englobe les autres dans ce monde arabo-islamique tourmenté, il nous restera les blagues éculées sur ces pauvres épiciers, celles du Fassi riche et gros qui glisse dans le hammam et tant d’autres anecdotes lourdingues...

A trop vouloir juguler la pratique de l’humour, on en viendrait à rendre le rire aussi impraticable que l’extase, comme disait Cioran. Un monde sans rire est un monde où le pire est plus probable que le meilleur. Pourtant, tout est matière à rire pour peu que l’on laisse de côté son quant-à-soi, que l’on cesse de jeter sur le monde et ceux qui le peuplent ce regard condescendant qui se veut plein d’empathie, mais qui n’est en fait qu’auto-apitoiement misérabiliste, démagogie et populisme de mauvais aloi. Et puis, rire de tout est aussi une sorte d’engagement envers les autres, par d’autres moyens que l’emphase des rhéteurs, l’invective des tribuns, les circonlocutions des plumitifs attitrés et des orateurs verbeux d’hémicycles désertés. Le rire salvateur que provoque un dessin, une anecdote bien racontée ou un calembour spirituel et approprié en dit plus sur l’état des lieux d’un pays et l’état d’esprit d’un puissant que mille prestations audiovisuelles applaudies ou éditoriaux narquois aussi bien torchés soient-ils.`

Un écrivain aussi rare qu’économe et discret, André Blanchard, refusant d’éructer comme d’autres auteurs et intellectuels, répond qu’il tient l’ironie et le trait d’esprit pour supérieurs à « la fulmination, l’invective, l’imprécation, toutes choses dont, en outre, la tare principale est d’être écrites comme avec un micro, quand l’art, c’est de s’en passer ».

Mais de quoi, de qui et comment rit-on chez nous ? Voilà une triple question dont les réponses ont valu un verdict tristement mémorable à l’hebdomadaire Nichane. Si d’aventure la jurisprudence a « force de loi », celle-ci va condamner désormais les gens à rire sous cape et obliger les rieurs à aller s’esclaffer ailleurs. Les lignes rouges sont puisées dans la trilogie qui fait rire partout dans le monde, à savoir : la religion, la politique et le sexe. Mais lorsque la première englobe les autres - aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain, diront ceux qui rient de tout - dans ce monde arabo-islamique tourmenté, il nous restera les blagues éculées sur ces pauvres épiciers, celles du Fassi riche et gros qui glisse dans le hammam et tant d’autres anecdotes lourdingues à propos des gens de la ville et ceux de la campagne que le duo Qachbal et Zaroual serinaient tous les samedis à la télé lors des ces « saharate » sponsorisées et abritées par les gouverneurs des provinces, de Tanger à Lagouira. Toute une génération s’est coltinée, lors de ces soirées dites artistiques, cet humour d’agent d’autorité des années 80, entre une chanson virile de Mohamed Ali (pas le boxeur, l’autre) et la lacrymogène Yak Ajarhi (Ô ma blessure !) de Naïma Samih. L’air du temps était au gris. Le rire était rationné. La presse était bâillonnée.

Qu’avons-nous fait d’une jeunesse née sous un ciel lourd mais sans pluie, sans rire et sans parole libérée ? Toute une jeunesse s’est construite comme elle pouvait. Dans une religiosité plus ou moins tempérée pour les uns, et, pour d’autres, dans une quête échevelée de la modernité par la chanson, le net, la mode et toutes sortes de manifestations de la culture urbaine. Les premiers ont été travaillés par des associations et des organisations politiques islamiques qui avaient infiltré, avec la bénédiction des dirigeants, le système éducatif défaillant ; les seconds ont fait leur chemin dans un autre temps, un peu par hasard, et beaucoup par nécessité d’exprimer leur jeunesse et leur désarroi. A écouter ce qui se chante aujourd’hui sur la FM, on mesure le fossé culturel entre ceux qui veulent interdire le rire, l’humour et la bonne humeur et ceux qui les pratiquent. C’est aussi ça le Maroc, mon frère, dit l’autre rigolo qui trouve que tout est matière à rire ici pour peu que l’on se donne, j’allais dire la peine, d’écouter et de goûter les paradoxes du pays et de ses gens.

Et pour conclure sur une anecdote rigolote bien de chez nous, citons ce trait d’esprit de ce responsable politique marocain qui, invitant un groupe d’anciens gauchistes plus ou moins repentis à une réunion à la Primature - dont les bureaux sont comme chacun le sait dans l’enceinte du Palais -, s’étonne que personne ne sache comment s’y rendre. « Tazz, aoualdi, tazz ! ironise-t-il, et dire que, dans le temps, ils voulaient renverser le régime ! »

La vie éco - Najib Refaïf

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