L’autre Maroc : Aux racines de la violence

16 juin 2003 - 11h17 - Maroc - Ecrit par :

Traditionnellement présenté comme une terre d’islam modérée, le Maroc est en fait devenu un vivier pour les mouvements les plus extrémistes. Une vérité que le pouvoir royal a toujours voulu masquer.

Il est permis de tuer ces infidèles que sont les dirigeants et les peuples qui les approuvent, de jour comme de nuit, sans les avertir et sans le proclamer, même si leurs femmes et leurs enfants meurent aussi.Il n’est pas permis de prier dans les mosquées parce que l’Etat infidèle les construit et désigne leurs imams.

Il n’y a pas d’autre instrument que la guerre pour créer un Etat islamique.

Il n’est pas permis de faire passer la guerre contre la colonisation (la présence étrangère) et contre les infidèles comme les Juifs, les Américains et les Russes avant la guerre contre l’ennemi proche, c’est-à-dire ceux qui disent être musulmans et ne le sont pas.”

Quelques semaines avant les cinq attentats commis à Casablanca - où 12 jeunes kamikazes et leurs 31 victimes ont perdu la vie -, des pamphlets contenant de telles proclamations étaient distribués le vendredi dans les mosquées des banlieues de Casablanca. Et les mêmes arguments reviennent dans les prêches que certains imams autoproclamés ont enregistrés sur des cassettes qui circulent discrètement de main en main.

Deux grands mythes sont tombés au Maroc au cours de ces huit derniers mois. Le premier voulait que l’islamisme soit sociologiquement minoritaire au Maroc. Le fait que le roi ait aussi le titre de “commandeur des croyants” devait éloigner les Marocains pieux de toute tentation intégriste. Or l’islamisme a progressé de façon spectaculaire : le Parti de la justice et du développement (PJD), l’unique formation islamiste qui ait une existence légale, a triplé le nombre de ses députés aux législatives de septembre dernier, s’imposant comme la troisième force politique du pays. Et cela en dépit du fait que Justice et Bienfaisance (l’autre grand mouvement islamiste, qui jouit de la plus grande capacité de mobilisation au Maroc) ait appelé la population au boycott des élections, expliquant qu’elles étaient truquées d’avance. Le journal du PJD allait d’ailleurs très vite publier certains résultats partiels laissant entendre que la consultation n’avait pas été aussi honnête que promis et que sa victoire avait été plus importante que ce qu’avait annoncé le ministère de l’Intérieur. Plusieurs hebdomadaires ainsi que diverses personnalités allaient par la suite appuyer ces thèses. “J’affirme que les élections ont été faussées”, a notamment écrit l’ancien ministre de l’Intérieur Driss Basri. Même si le Premier ministre, Driss Jettou, a publié en avril un communiqué rejetant en bloc toutes les accusations de fraude.

Quant au second mythe, longtemps diffusé par le pouvoir mais aussi par les islamistes modérés, il voulait que l’islam marocain soit étranger à toute violence. La réalité c’est qu’un islamisme extrémiste se répand à toute vitesse parmi les jeunes au chômage dans les immenses faubourgs des grandes villes. C’est celui que professaient les auteurs des explosions qui ont secoué Casablanca. “Ces jeunes sont désorientés, sans emploi (beaucoup sont même d’anciens délinquants), et ils se laissent convaincre par des prédicateurs improvisés de retourner à l’islam dans sa version la plus rigoriste”, explique Mohamed Ayadi, professeur de sociologie à l’université Hassan II de Casablanca. Les plus connus de leurs “pères spirituels” sont Hassan Kettani, à Salé, Abou Hafs, à Fès (tous deux en état d’arrestation aujourd’hui), Abdelkrim Chadli, à Casablanca, Omar Hamdouchi, à Tétouan, et Mohamed Fizazi, à Tanger.

Mais Mohamed Darif, professeur de sciences politiques à l’université de Mohammedia, ne pense pas que ces imams - même si leurs prêches sont particulièrement virulents - soient derrière ces crimes. “Ces jeunes croyants se sont radicalisés hors des mosquées, au cours d’un séjour en prison pour certains”, explique-t-il. “Ils vivent mal la contradiction apparente entre le discours musulman officiel et ce qu’ils voient à la télévision, ajoute Ayadi. Ils sont choqués, par exemple, quand ils voient des images de Marocains fréquentant des lieux de loisirs de type occidental. En faisant exploser un restaurant dans lequel on sert de l’alcool, ils pensent qu’ils détruisent une société impie.”

Sidi Moumen, un quartier misérable du nord de Casablanca, a été le théâtre des premières actions violentes commises par ces jeunes. Là, sur la petite “place du poste”, ils ont lapidé le 23 février 2002 Fouad Kerdoudi, un ivrogne qui gagnait sa vie grâce au trafic de haschich. Il avait reçu un avertissement le sommant de s’amender, mais il avait fait la sourde oreille. Le cheikh autoproclamé du quartier, Zacaria Miloudi, l’avait alors condamné à mort.

La presse officielle a fait peu de cas de cette lapidation. La presse indépendante, elle, a violemment critiqué le général Hamidou Laanigri, patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST), un service sur lequel repose une bonne partie de la lutte antiterroriste. “Le général Laanigri et ses spécialistes étaient trop occupés à coller au train quelques journalistes et certains militants des droits de l’homme” pour s’occuper des vrais terroristes, affirme un éditorial de l’hebdomadaire "Tel quel", qui demande la révocation de Laanigri. “Vous emprisonnez les journalistes et vous protégez les terroristes !” clamaient quelque deux cents militants des droits de l’homme rassemblés le 22 mai dans le centre de Rabat pour protester contre la condamnation à quatre ans de prison et la mise en détention immédiate du journaliste Ali Lmrabet.

Depuis un an, Laanigri et le ministère de l’Intérieur semblent ne pas ménager leurs efforts pour punir les terroristes et leurs inspirateurs éventuels. En mai 2002, ils faisaient leur entrée en scène en démantelant une cellule dormante d’Al Qaida, composée de trois Saoudiens et quelques complices marocains, qui projetait des attentats contre des navires de combat américains et britanniques dans le détroit de Gibraltar. L’accusation ne reposant que sur quelques témoignages, les membres de cette cellule n’ont été condamnés qu’à dix ans de prison. Puis est venu le tour des islamistes marocains, enfermés parfois pendant plusieurs mois dans un immeuble situé près de Rabat, dans la forêt de Temara, qui abrite le siège des services secrets. Les organisations marocaines de défense des droits de l’homme ont dénoncé au début de l’année la restauration des pratiques en vigueur pendant les “années de plomb”, sous le règne de Hassan II, mais le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, l’ex-communiste Nabil Benabdallah, a catégoriquement nié ces accusations devant le Parlement.

Les cellules de Temara renfermeraient des dizaines d’islamistes arrêtés au Maroc, ainsi que des combattants faits prisonniers en Afghanistan et transférés depuis la base américaine de Guantánamo (dont plus de 10 % des détenus sont originaires du Maroc). Pourtant prudent, le leader du PJD, le vieil Abdelkrim Khatib, a fait entendre sa voix sur le sujet : “J’ai entendu dire [...> que l’on fait venir ici des prisonniers et qu’on les garde dans des cellules isolées parce que les Américains auraient affirmé que les Marocains sont des spécialistes de la torture.”

La troisième vague de répression, plus sélective, s’est déroulée la veille de la guerre contre l’Irak et a fait tomber Hassan Kettani, le leader islamiste de Salé, qui a été accusé de ne pas avoir respecté le rite malékite pratiqué au Maroc. Le but des autorités était d’empêcher que les fatwas et les prêches féroces qu’il risquait de prononcer n’enflamment une opinion publique déjà viscéralement antiaméricaine. “On a l’impression que ces détentions sont pratiquées, surtout dans le cas de la cellule saoudienne d’Al Qaida, pour montrer aux Etats-Unis que le Maroc est prêt à collaborer et qu’il peut être très efficace”, explique un journaliste qui travaille sur l’agitation islamiste. “La série d’arrestations de l’été dernier cherchait plutôt à mettre en évidence le danger islamiste avant les élections.” Le Droit chemin ne faisait pas partie des priorités répressives du gouvernement : les services secrets ont dû penser qu’il leur suffirait de cueillir son chef, Miloudi, lorsqu’il sortirait de prison après avoir purgé la peine d’un an dont il avait écopé pour incitation au meurtre dans le cadre de l’affaire Kerdoudi, et de le mettre au secret. Selon Mohamed Darif, les séides de Miloudi, qui se réclament de la Salafia al-Djihadia (“Le Combat salafiste”), et les Marocains qui ont suivi un entraînement en Afghanistan, rassemblés dans un groupe nommé Tafkir wal Hidjra, sont les seuls capables de mener à bien une action armée au Maroc. “Ils ne sont pas plus de quelques centaines en tout”, affirme-t-il.

Tout comme le groupe de Miloudi, explique Ayadi, d’autres “groupuscules de jeunes naissent et se préparent dans le même quartier sans avoir aucuns liens entre eux”, ce qui rend leur infiltration et leur démantèlement extrêmement difficile. Leurs bombes sont faites maison, mais meurtrières. Les racines juvéniles, urbaines et marocaines du combat salafiste* le rendent d’autant plus inquiétant pour les autorités.

Ben Laden a inclus en mars le Maroc dans la liste des nations infidèles, mais le ministre de l’Intérieur marocain, Mustapha Sahel, n’a démontré aucun lien à ce jour entre les attentats de Casablanca et les réseaux terroristes internationaux. Les engins explosifs des kamikazes étaient très artisanaux et leur manière d’agir très peu professionnelle. “S’ils ont bénéficié d’un soutien logistique depuis l’étranger”, en conclut un diplomate européen, “ce soutien était vraiment minime...”

Les autorités marocaines ne se sont pas contentées d’assener des coups - pas toujours précis - aux militants les plus extrémistes, elles ont également cherché à affaiblir les islamistes officiels du PJD avant les élections municipales. Enhardis par leur triomphe électoral de septembre, ceux-ci ont en effet passablement haussé le ton. Certains de leurs dirigeants ont même demandé la fermeture des centres d’enseignement étrangers installés au Maroc ainsi que la stricte application de la loi qui interdit la vente de boissons alcoolisées aux musulmans. C’était sans doute aller trop loin. Le PJD, qui se plaignait déjà de ne jamais apparaître à la télévision publique et d’avoir des difficultés à louer des locaux pour ses meetings, a désormais un nouveau problème, et de taille : un nouveau courant, Vigilance et Vertu, est né le 19 avril, qui prétend prendre le contrôle du parti. “La création de cette fraction a été encouragée par le makhzen [l’administration royale>”, assure Darif.

Le PJD va donc se présenter aux élections locales comme un parti divisé. Le scrutin a d’ailleurs été reporté de juin à septembre à la demande de plusieurs partis laïcs, comme pour permettre à la zizanie de prendre racine. “On craignait que le PJD ne l’emporte dans plusieurs villes”, et on a donc repoussé la convocation aux urnes, affirme le journal "L’Economiste". “Nous entrons dans une époque où cet islamisme officiel n’est plus nécessaire”, ajoute l’universitaire Darif. Soutenu au milieu des années 90 par Driss Basri, alors ministre de l’Intérieur, le PJD devait avant tout servir à freiner les succès du cheikh Abdessalam Yassine et de ses partisans, regroupés au sein de Justice et Bienfaisance. En 1992, Basri avait proposé à Yassine de légaliser son mouvement. En échange, ce dernier devait reconnaître le roi comme “commandeur des croyants”. Il refusa. Le ministre réagit alors en favorisant le développement d’un “islamisme domestiqué”, comme il l’a lui-même reconnu. Mais lorsque le mouvement s’est teinté de sang, le PJD a cessé d’être utile. Qu’ils soient légaux ou tolérés et bien qu’ils aient condamné les attentats, les islamistes ont peur aujourd’hui d’être mis au pilori. “Espérons que le makhzen gardera un peu de lucidité et ne commettra pas l’erreur d’opter pour une répression aveugle”, en fermant des mosquées et en poursuivant les imams, “parce qu’il y a une grande demande de spiritualité” de la part des Marocains, souligne Nadia Yassine, la fille du leader de Justice et Bienfaisance. Pour éviter les critiques, qui ne cessent de pleuvoir, le PJD a approuvé le 20 mai le projet de loi antiterroriste auquel il s’opposait avec véhémence jusqu’à présent.

La “demande de spiritualité” évoquée par Nadia Yassine se traduit par une augmentation de la pratique religieuse, par un nombre croissant de femmes portant le foulard et par de plus grandes difficultés à acheter de l’alcool dans les supermarchés ou à en consommer dans les bars. En dehors des centres urbains occidentalisés des grandes villes et des zones touristiques, il existe une forte pression sociale qui a par exemple débouché sur l’emprisonnement d’un groupe de jeunes musiciens de hard rock et de heavy metal, et qui a poussé une chaîne de magasins d’alimentation à enlever les bouteilles de vin et de bière de ses rayons.

“Cette splendeur spirituelle”, ironise Naima, une jeune comptable qui travaille dans une compagnie d’assurances de Casablanca, “signifie également que la société est devenue beaucoup plus intolérante et que, dans certains quartiers, les hommes crachent sur le sol et me traitent de #### lorsque je passe à côté d’eux parce que je porte des jeans et un chemisier tout à fait décent, mais à manches courtes.” Naima a un emploi stable et un bon salaire, mais elle projette d’émigrer en Europe ou au Canada.

Ignacio Cembrero

* Salafistes : fondamentalistes qui prônent le retour à l’islam originel des compagnons (salaf) du prophète Mahomet, purifié des coutumes et cultures locales.

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