Quand le Maroc réussit, une partie de la presse espagnole cherche ce que l’Espagne va perdre
Ports, tourisme, automobile, agriculture : lorsqu’un secteur marocain progresse, une partie de la presse espagnole ne raconte pas seulement cette réussite. Elle explique aussitôt ce qu’elle pourrait coûter à l’Espagne. Plusieurs titres récents montrent un mécanisme qui se répète.
En janvier 2026, le Maroc venait d’enregistrer une nouvelle progression spectaculaire du tourisme et visait 26 millions de visiteurs en 2030. El Economista choisit ce titre : « La capacité du Maroc à tripler son tourisme en seulement vingt ans menace celle de l’Espagne ». La performance marocaine est bien reconnue, mais immédiatement traduite en risque pour le voisin espagnol.
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Même procédé quelques mois plus tard avec Nador West Med. Le 25 mai 2026, Vozpópuli présente le nouveau port marocain comme une infrastructure construite pour « concurrencer directement Algésiras et Valence ». Dans le corps de l’article, le ton monte encore : Nador West Med aurait pour objectif « d’arracher à l’Espagne le contrôle du commerce maritime mondial » et pourrait « étouffer » les deux grands ports espagnols.
Le projet marocain est pourtant d’abord une opération industrielle : 5,4 kilomètres de digues et de quais, plusieurs milliards d’euros d’investissement et une capacité initiale annoncée de 5 millions de conteneurs. Mais le récit choisi est celui d’un duel dans lequel la progression du Maroc implique nécessairement un recul de l’Espagne.
Quand la réussite devient une menace
L’agriculture fournit un autre exemple particulièrement clair. En novembre 2025, le Maroc préparait des investissements massifs dans les barrages et les usines de dessalement pour sécuriser son approvisionnement en eau après plusieurs années de sécheresse. El Economista en faisait une « menace pour l’agriculture espagnole », avec un programme marocain évalué à 36 milliards d’euros.
Dans l’automobile, le vocabulaire est encore plus direct. Le 2 avril 2025, HuffPost España titrait : « Le Maroc reconnaît ouvertement sa menace envers l’Espagne avec son plan automobile ». Pourtant, les faits exposés dans l’article décrivaient surtout la constitution d’un écosystème industriel marocain, une production supérieure à un demi-million de véhicules et l’attraction de nouveaux investissements.
Quelques jours plus tard, le même registre apparaissait dans l’industrie navale. El Economista présentait la construction du plus grand chantier naval d’Afrique sous ce titre : « Le Maroc défie l’Espagne ». Là encore, une nouvelle capacité industrielle marocaine était racontée à travers la position espagnole.
Le phénomène n’est pas nouveau. Dès 2021, El País titrait que Tanger Med « talonne Algésiras ». L’article reconnaissait la progression « vertigineuse » du port marocain et son passage devant les ports espagnols pour le trafic de conteneurs, tout en ouvrant largement le récit sur la perte de terrain espagnole. Il était cependant beaucoup plus nuancé que d’autres exemples : responsables portuaires et experts y rappelaient également que Tanger Med et Algésiras sont concurrents sur certains trafics mais complémentaires sur d’autres.
Cette manière de regarder le Maroc avait déjà été étudiée. Une recherche de la Fondation Trois Cultures, portant notamment sur El País, El Mundo, La Vanguardia, El Periódico, ABC et La Razón, concluait que la place accordée au Maroc dans la presse espagnole ne correspondait pas à l’intensité des relations économiques, politiques et sociales entre les deux pays. Les sujets retenus étaient alors principalement liés à Ceuta et Melilla, au Sahara, aux libertés publiques, à l’immigration, au narcotrafic ou au terrorisme. Les auteurs estimaient que « le conflit et la polémique » dominaient et résumaient la couverture par deux notions : « méconnaissance et méfiance ». L’étude porte toutefois sur l’année 2008 et ne permet pas, à elle seule, de mesurer la presse espagnole actuelle.
Il serait également faux d’en conclure que toute réussite marocaine est systématiquement présentée comme une menace. En avril 2025, lors de la grande panne électrique dans la péninsule Ibérique, Cinco Días a ainsi consacré son titre à l’effort du Maroc pour aider l’Espagne, soulignant que Rabat avait mobilisé jusqu’à 38 % de sa capacité de production disponible.
Les exemples examinés ne permettent donc pas de dire que la presse espagnole « cache » les succès marocains. Ils font apparaître un phénomène plus précis : lorsque ces succès touchent directement un secteur espagnol — ports, tourisme, automobile ou agriculture — ils sont fréquemment racontés à travers leurs conséquences possibles pour l’Espagne.
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