Tanger Med, l’obsession espagnole

- 14h00 - Maroc - Ecrit par : Nadia El A.

Tanger Med n’était pas encore ouvert que la presse espagnole s’inquiétait déjà de ses conséquences. Vingt-trois ans plus tard, le port marocain a dépassé Algésiras et son nom continue d’accompagner en Espagne les mêmes mots : rival, concurrence, menace.

Nous sommes en août 2003. Tanger Med n’existe encore que sur les plans. Pourtant, El País lui consacre déjà un article au titre révélateur : « La rivalité se déplace vers les ports ». Le futur complexe marocain, alors annoncé pour 2006, y est présenté comme « une menace pour Ceuta » susceptible de devenir « un rival pour Algésiras ».

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Cinq ans plus tard, lorsque le projet devient réalité, le quotidien espagnol change de vocabulaire mais pas vraiment de perspective. En 2008, il décrit Tanger Med comme un « monstre », un macro-port qui oblige Algésiras à investir pour conserver sa compétitivité et ses parts de marché dans le trafic méditerranéen.

Puis les chiffres commencent à donner corps aux inquiétudes. En 2013, le trafic de conteneurs de Tanger Med bondit de 40 %. L’année suivante, El País choisit une nouvelle formule : « Tanger vise Algésiras ». Le port espagnol reste alors leader en Méditerranée, mais le journal explique déjà que son voisin marocain aspire à lui « arracher » cette place.

L’histoire aurait pu s’arrêter à une concurrence classique entre deux ports distants de quelques dizaines de kilomètres. Elle va au contraire devenir un feuilleton espagnol.

En 2017, la presse de Cadix prévient que Tanger Med va tripler sa capacité pour atteindre neuf millions de conteneurs et dépasser largement celle de son « principal concurrent », Algésiras. En 2020, la Chambre de commerce du Campo de Gibraltar alerte sur un risque de détournement des trafics vers le Maroc. En 2022, El Español parle carrément d’« alerte rouge » : une étude commandée par le port espagnol estime qu’Algésiras pourrait perdre jusqu’à 60 % de certains trafics de transbordement si les nouvelles règles européennes sur les émissions favorisent Tanger Med.

À chaque record marocain, Algésiras revient

En 2020, un tournant symbolique est franchi : Tanger Med dépasse Algésiras dans le trafic de conteneurs. Puis l’écart se creuse.

En janvier 2024, Europa Sur constate que le port marocain a également dépassé Algésiras en trafic total : 122 millions de tonnes en 2023 contre 104,7 millions côté espagnol, et 8,6 millions de conteneurs contre 4,73 millions. Dans le même temps, les entreprises portuaires d’Algésiras alertent sur leur « stagnation » face à Valence et Tanger Med.

La Vanguardia consacre alors un article entier au face-à-face « Tanger contre Algésiras ». Quelques jours auparavant, le journal avait déjà constaté que la crise en mer Rouge bénéficiait au Maroc et présenté Tanger Med comme « le port en ascension », désormais premier en Méditerranée pour les conteneurs devant Algésiras, Valence et Barcelone.

En 2025, le scénario se répète après le transfert de plusieurs escales de compagnies maritimes internationales vers le Maroc. El Español présente Tanger Med comme « le grand rival des ports de Valence, Algésiras et Barcelone », après la décision de Maersk de retirer Algésiras d’une de ses routes au profit du port marocain.

Mais les chiffres de 2025 font changer le duel d’échelle. Tanger Med termine l’année avec 11,1 millions de conteneurs et 161 millions de tonnes de marchandises. Algésiras, de son côté, clôt l’exercice autour de 4,74 millions de conteneurs. En février 2026, Europa Sur ne parle donc plus seulement d’un concurrent qui se rapproche : « Tanger Med double le trafic de conteneurs du port d’Algésiras et talonne Rotterdam et Anvers ».

L’évolution est spectaculaire. En 2003, la presse espagnole se demandait si le port marocain encore à construire pourrait un jour devenir le rival d’Algésiras. En 2026, elle compare désormais Tanger Med aux deux géants du nord de l’Europe.

Et le sujet reste extrêmement sensible en Espagne. Le 11 août 2026, dans une chronique consacrée à la géopolitique marocaine, La Vanguardia revient encore sur Tanger Med, auquel s’ajoutera Nador West Med. L’auteur estime que les deux ports « assombrissent l’avenir » des ports espagnols et va jusqu’à évoquer leur capacité à « étrangler » économiquement Ceuta et Melilla. Il s’agit cette fois d’une tribune, et non d’un article d’information, mais le vocabulaire montre jusqu’où le sujet peut désormais être poussé dans le débat espagnol.

Tout n’est pourtant pas raconté comme une guerre portuaire. Certains médias soulignent aussi la complémentarité des deux rives. El País écrivait déjà en 2015 que Tanger Med et Algésiras étaient certes rivaux, mais qu’ensemble ils formaient un ensemble particulièrement puissant sur les routes mondiales. Les deux ports coopèrent également sur les liaisons du détroit.

Reste une remarquable continuité éditoriale. Pendant plus de vingt ans, à mesure que Tanger Med grandissait, les mêmes questions sont revenues dans la presse espagnole : que va perdre Algésiras ? Où partiront les compagnies maritimes ? L’Europe avantage-t-elle involontairement le Maroc ? Comment l’Espagne doit-elle répondre ?

En 2003, Tanger Med était une menace possible. En 2014, il « visait » Algésiras. En 2021, il lui « collait aux talons ». En 2025, il était devenu son « grand rival ». Et en 2026, il traite plus de deux fois plus de conteneurs.

Sur Bladi.net : Tanger Med surpasse Algésiras et talonne désormais les géants Rotterdam et Anvers

L’obsession espagnole a finalement grandi presque au même rythme que le port marocain.