Moulay Hicham, prince citoyen

25 août 2002 - 14h14 - Maroc - Ecrit par :

Deuxième dans l’ordre successoral marocain, Moulay Hicham a été mis à l’index par son cousin, le roi Mohammed VI.Le prince trublion plaide pour un "pacte monarchique".

Il a beau être le cousin du roi Mohammed VI du Maroc, le deuxième dans l’ordre de la succession au trône, Moulay Hicham n’existe pas. Brouillé avec le souverain depuis plus de deux ans, le prince n’est plus convié aux cérémonies officielles. La presse contrôlée par le palais royal l’ignore. Et l’on ne voit plus son image à la télévision. Il a été mis à l’index. Convaincu que les services de renseignements complotent contre lui, le prince de 37 ans a quitté le Maroc, fin janvier, pour les Etats-Unis où il veut "se ressourcer". Oublié le tandem Mohammed VI-Moulay Hicham dont certains rêvaient à la mort de Hassan II pour conduire le Maroc vers la modernité. Il est mort-né.

Le prince Hicham, c’est l’anti-Mohammed VI. Le roi est un introverti, secret et lointain ; son cousin - de quelques mois plus jeune - est ouvert, impatient, avec un côté chien fou. Mohammed VI fuit les journalistes, Moulay Hicham les fréquente avec gourmandise. En public, on sent le roi mal à l’aise, sur ses gardes. Son cousin est expansif et volubile. L’un se comporte comme s’il voulait se faire oublier ; l’autre aime faire parler de lui, intervient à la tribune de colloques savants qu’il finance, écrit à l’occasion dans les journaux. Mohammed VI donne l’impression de n’être pas intéressé par son métier de roi ; Moulay Hicham, au contraire, rêve d’être associé aux affaires de l’Etat. Aussi, faire le portrait du cousin, tout en relief, revient à tracer le profil, en creux, du roi.

Autant que deux caractères, ce sont deux mondes, deux éducations qui s’opposent. Le roi Mohammed VI a été façonné par le palais royal et ses traditions d’un autre âge, sous la férule d’un père jupitérien. Son cousin est un "enfant de l’extérieur", qui revendique une double culture où se marient le monde musulman et l’Occident. Ce que les deux parents ont en commun, c’est la conscience d’être des Alaouites, d’appartenir à une dynastie régnant depuis l’époque de Louis XIV et réputée descendre en ligne directe du prophète Mohammed.

Deux ans après l’arrivée sur le trône de Mohammed VI, les relations avec son cousin sont toujours aussi exécrables. Moulay Hicham est persona non grata au palais. En dehors de rares réunions de famille, il ne voit pas le roi, et les autres membres de la famille royale l’évitent comme un pestiféré. Il fait figure de paria, de mouton noir parmi les Alaouites. Une réintégration est toujours possible, mais elle suppose que le prince fasse amende honorable. Or c’est le contraire qui se passe. Moulay Hicham, le "prince citoyen", n’en finit pas de faire entendre une petite musique qui alimente la brouille. Ouvrant, ce printemps à Paris, un colloque consacré aux monarchies et aux "dérives dynastiques" dans le monde arabe, il stigmatise leur évolution "vers un clientélisme" et plaide en faveur d’un "pacte monarchique" où le souverain ne serait plus qu’un arbitre abandonnant au gouvernement la gestion des affaires.

Le propos a beau concerner le monde arabe, personne ne s’y trompe : c’est de la monarchie marocaine dont parle le prince, c’est elle qu’il vise, c’est elle qu’il critique. D’ailleurs, le Maroc, on y arrive très vite. Interrogé par le quotidien espagnol El Pais, Moulay Hicham a des mots sévères pour ceux qui dirigent à vue le royaume. "Le pays, dit-il, ne sait pas vraiment dans quelle direction il va." Comme pour enfoncer le clou, le neveu de Hassan II récidive dans les colonnes du Mondefin juin. Que n’a-t-il pas écrit ! Que le Maroc est "en crise", que "depuis de nombreuses années, notre peuple - notre jeunesse en particulier - attend impatiemment les réformes indispensables" mais que "aucune de nos institutions traditionnelles - ni le Parlement, ni les partis politiques, ni même la monarchie - n’a sérieusement entrepris le travail nécessaire de reconstruction".

C’est peu dire que Moulay Hicham agace. Le palais se tait mais, dans l’entourage du roi, on surveille de près le trublion. "Que cherche le prince ? Un poste d’ambassadeur, un portefeuille de ministre ? Est-ce qu’il veut être roi à la place de son cousin ? S’il tient à faire de la politique, qu’il abandonne son titre princier", s’insurge un général qui a l’oreille de Mohammed VI. Même les intellectuels progressistes sont divisés. "Le prince a dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas", se réjouit, sous le sceau de l’anonymat, un conseiller du premier ministre socialiste.

D’autres, le tiennent en suspicion. "Le pacte qu’il préconise ne va pas dans le sens de la modernité. Il aboutirait à une sorte de triumvirat. Depuis César et Bonaparte, on sait ce qu’ils donnent. Les ambitions de ce prince vont trop loin", lance l’ancien opposant à Hassan II, Abraham Serfaty. "Le profil de Moulay Hicham le prédisposait à jouer un rôle positif auprès de son cousin. Sa mise à l’écart l’a peut-être poussé à une opposition frontale. Je ne suis pas convaincu que la démocratie marocaine en tire profit", note Aboubakr Jamaï, le directeur du Journal hebdomadaire, un magazine critique. L’œil charbonneux, la voix grave, le prince se défend de toute ambition personnelle. "Je veux aider mon pays, aider à le sauver. Je ne suis pas dans une logique de rivalité", dit-il.

Moulay Hicham mis à l’index du palais, l’histoire semble se répéter. Car, sous Hassan II également, les relations entre le prince citoyen et son oncle ne furent pas des plus paisibles, alternant brouilles spectaculaires et retrouvailles discrètes. Hassan II n’aimait pas qu’on lui fasse de l’ombre ou que l’on revendique son indépendance. Il fallait être soumis et modeste. Son neveu n’était ni l’un ni l’autre.

Cette force de caractère, il la doit davantage à sa mère qu’à son père. Avant de disparaître prématurément, en décembre 1983, Moulay Abdallah, le frère de Hassan II, était un père absent, d’une santé fragile. Attachant mais trop faible pour affronter son frère, il s’épanouissait dans les affaires, au point d’être surnommé "Monsieur dix pour cent". La mère, la princesse Lamia Assolh, est d’une autre trempe. Libanaise d’origine, elle porte un nom vénéré dans tout le Proche-Orient. Nationaliste de la première heure, son père, futur premier ministre d’un Liban indépendant, Riyad Assolh, a été de tous les combats : contre les Ottomans, contre le colonisateur français, contre les sionistes, avant d’être assassiné en 1952 en Jordanie. Tel père, telle fille : c’est à Beyrouth, sous les bombes israéliennes, que la princesse Lamia ira accoucher au début des années 1980 de son second fils, le prince Moulay Ismail.

Au Maroc, pays arriéré en comparaison du Liban, la princesse tient son rang et résiste à sa façon. De Hassan II, elle obtient pour son fils aîné de pouvoir quitter le collège royal au profit de l’école américaine de Rabat, première étape avant l’université de Princeton, aux Etats-Unis, où le jeune prince, âgé de dix-sept ans, part étudier les sciences politiques et l’économie. Preuve qu’il a gardé un bon souvenir de ces années américaines : le prince fera don à Princeton de 6 millions de dollars pour créer en 1994 une fondation spécialisée dans l’étude du monde musulman contemporain.

L’étoffe, la stature qui manquait à son père, le prince Hicham la découvre chez son oncle. Hassan II le fascine. Au-delà du goût partagé pour les armes à feu, la chasse et les chevaux (Moulay Hicham a été deux fois champion du Maroc du saut d’obstacles), il admire la force de caractère du roi, son sang-froid lorsque l’histoire hésite. Dans ces moments-là, pour son neveu, Hassan II est l’héritier des chérifs alaouites qui ont tissé la trame de l’histoire marocaine. A Skhirat, encore enfant, Moulay Hicham a vu le monarque, confronté à un putsch militaire, reprendre en main une situation qui semblait désespérée ; l’année suivante, il était à l’aéroport de Rabat lorsque l’aviation royale a mitraillé les bâtiments officiels faute d’avoir réussi à abattre dans le ciel le Boeing royal. A nouveau, le roi a retourné la situation comme il le fera plus tard au Sahara.

Hassan II subjugue le prince Hicham mais l’étouffe. Le système du palais malmène les personnalités indépendantes. Adopté par le roi dont il est devenu en quelque sorte le troisième enfant mâle, Moulay Hicham fait l’apprentissage de l’oisiveté et de la vie facile. De cette période, il parle avec réticence. A peine devine-t-on que les starlettes et les mannequins américains ont tenu dans ces années-là davantage de place dans la vie du jeune homme que les professeurs d’université. "Je sentais que je glissais", confie-t-il.

Ce qui l’a sauvé, "ce sont ses "fondations", les principes inculqués dans son enfance. Ils étaient bons". Prenant prétexte de la décision de Hassan II d’envoyer le futur Mohammed VI se former à Bruxelles auprès de Jacques Delors, il obtient de pouvoir rejoindre le cabinet du prince Hassan de Jordanie, le frère du roi Hussein. Il restera un peu moins de deux ans à Amman. Entre les remous en Palestine et les ambitions de Saddam Hussein, l’endroit est idéal, et la période propice, pour quiconque rêve de voir s’écrire l’Histoire.

De retour au Maroc, le prince Hicham renoue avec son oncle. C’est côte à côte qu’ils suivent la guerre du Golfe. "Je voyais le roi chaque jour avec beaucoup d’intérêt", se souvient-il. Est-ce cette proximité affichée, déstabilisatrice pour le prince héritier, qui a effrayé Hassan II ? En 1992, c’est l’affront public, la gifle : en visite officielle en Arabie saoudite, Hassan II fait interdire à son neveu de participer à la séance officielle de travail. Comme n’importe qui au palais, le neveu aurait dû accepter le camouflet et se taire ; en bon Alaouite, il choisit de rentrer immédiatement au Maroc par un vol privé. A une humiliation publique il répond par une bravade.

Ce n’était ni la première ni la dernière brouille entre le roi et son neveu. L’activisme du prince au Proche-Orient, pour le compte de la Fondation Carter, son intérêt pour la population marocaine installée en France (il a aidé à la défense d’Omar Raddad, le jardinier marocain accusé d’un meurtre) agaçaient Hassan II. Il faudra des années pour faire le deuil des querelles. Les retrouvailles furent secrètes. Entre un roi malade et vieillissant, conscient des erreurs d’un règne interminable, et le prince au sang chaud, qui a signé dans Le Monde diplomatique des articles critiques sur la monarchie, les discussions se déroulent au palais de Skhirat, face à l’océan. Elles portent sur tout et sur rien : sur la succession, sur l’Algérie, sur les méfaits du makhzen, mot intraduisible en français qui désigne les réseaux patrimoniaux liés au palais... C’est avec nostalgie que Moulay Hicham évoque un dialogue interrompu par la mort de son oncle.

Deux ans après la disparition de Hassan II, l’ombre du souverain défunt continue à peser sur le Maroc. Le pays semble anesthésié. C’est cet "attentisme mortel" que Moulay Hicham ambitionne de rompre. Il a des atouts : des affaires florissantes, moins au Maroc que dans le Golfe et en Asie, qui le mettent à l’abri du besoin ; une vie de famille sans histoire (il a épousé une fille de la haute société marocaine avec qui il a eu deux filles) ; une image de marque enluminée par une longue mission au Kosovo au côté de Bernard Kouchner ; et un carnet d’adresses où dominent les noms américains, au grand dam d’une diplomatie française qui se méfie de lui.

Après avoir caressé l’idée de lancer un quotidien, Moulay Hicham a choisi de renflouer Le Journal, un hebdomadaire dont l’impertinence a le don d’agacer le palais royal. Et il songe à créer une fondation qui mélerait rencontres savantes et actions caritatives. "Je ne vais pas me désintéresser de mon pays.Je reste un militant. J’ai des convictions et je n’en changerai pas", dit le prince, "exilé" volontaire aux Etats-Unis.

Stephen Smith et Jean-Pierre Tuquoi

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