A Tanger, la mer s’est refermée sur Evelyn, candidate à l’exil

- 21h10 - Maroc - Ecrit par : L.A

Elle s’appelait Evelyn et avait des yeux pleins d’espoir. Ombre longiligne que j’ai croisée plusieurs fois dans les rues de Tanger avant d’oser enfin l’aborder. Nigériane de plus de 30 ans, toujours pomponnée comme pour sortir dans une des boîtes de nuit de la baie où pourtant elle n’avait pas accès.

Son histoire ressemble à celle de trop de filles de Benin City. Cette ville de l’Edo, Etat chrétien du Sud du Nigeria, plaque tournante d’un trafic d’êtres humains à destination des trottoirs européens. Evelyn a sûrement passé le pacte avant de quitter les siens. Elle a dû laisser des bouts de ses ongles et de ses poils pubiens au prêtre vaudou qui a scellé l’accord avec la « madame » (proxénète nigériane) qui l’attendait en Europe : la madame payait les frais de l’acheminement jusqu’à elle ; Evelyn devrait « travailler » une fois à destination pour payer la dette exorbitante de ce voyage. Se prostituer en fait, pour rembourser quelque 60 000 euros et lever la menace des dieux vaudous.

Mais de tout ça, Evelyn n’a rien voulu me raconter. « Les autres filles peut-être, mais pas moi », a-t-elle rétorqué quand je lui ai décrit le terrible piège. De toute façon, ça faisait longtemps que plus aucune « madame » ne l’attendait. Elle m’a juste dit son long voyage à travers le désert algérien pour arriver jusqu’ici et son rêve d’Europe : « Là-bas je garderai des enfants et j’enverrai de l’argent à ma famille. »

Trois de ses fils décédés

On l’appelait la maman des jumeaux. Deux enfants d’un père nigérian du réseau, dont elle a accouché à la hâte à la maternité publique de Tanger avant de s’enfuir par crainte de la police marocaine. L’un est mort de soif à la frontière algérienne lors d’une déportation. L’autre est mort en mer, avec un autre fils plus âgé, lors d’une malheureuse tentative de passer de l’autre côté du détroit de Gibraltar.

Evelyn était en rade depuis des années dans ce port du bout nord de l’Afrique. Les yeux rivés sur la côte espagnole se profilant à moins de 20 kilomètres. Sans pouvoir tenter d’autres voies plus coûteuses : l’assaut des grillages des enclaves espagnoles de Ceuta ou Melilla ou, plus au Sud, la traversée de la Mauritanie vers les Iles Canaries. Pour survivre, Evelyn préparait et vendait des beignets, faisait un peu d’aumône, comptait sur la protection de son « fiancé ». Mère des mères, elle s’occupait des nouveaux-nés de ses jeunes compagnes d’infortune, les épaulait dans leur piaule vétuste de la médina.

Evelyn avait toujours de l’espoir dans ses yeux peinturlurés. Altière malgré la misère. Au point de non retour, elle priait en attendant le miracle qui la conduirait enfin sur la terre promise. Elle résistait.

Tout ça pour quoi ?

En juillet dernier, alors que les pays membres de l’Union européenne débattaient entre eux à Cannes de leur projet d’immigration et d’asile, la météo était favorable aux traversées. Malgré les radars de la citadelle Europe et les vagues du destin, Evelyn a de nouveau tenté sa chance. Ella a payé son ticket dieu seul sait comment. La patera était surchargée (une quarantaine de passagers), probablement sans marin à bord (les passeurs ne prennent plus le risque de faire des aller-retour, mais confient le cap à l’un des candidats). Les vagues ont été les plus fortes.

Evelyn a sûrement essayé de protéger les enfant à bord, de la peur, de la soif, des brûlures du soleil et du carburant. La patera a chaviré au large de Motril, dans la province espagnole de Grenade. Evelyn ne savait pas nager. Elle a rejoint ses enfants. Son nom et ceux de treize autres personnes se sont ajoutés aux milliers de victimes sur la liste sans fin des immigrés clandestins naufragés de l’Europe dans le détroit de Gibraltar.

Dis leur simplement que je souffre

J’avais rencontré sa famille à Benin City. « Dis leur simplement que je souffre », m’avait-elle confié avant que je parte. Nous avons fait une séance de photos dans sa chambre glauque, des photos pour sa famille où elle a pourtant tenu à poser en pin-up heureuse. Là-bas, son père n’a rien dit que : « Nous aussi on souffre. » Sa sœur, mère de jumeaux, m’a donné un livre de prières pour elle : « Que dieu l’aide, qu’il lui ouvre la mer. » Sa famille ne voulait manifestement pas qu’elle renonce aux promesses européennes de fortune. Elle espérait un jour une nouvelle maison financée en euros.

Son fiancé rescapé vient de m’apporter la nouvelle. La mer s’est refermé sur elle. On n’a pas retrouvé son corps. Juste peut être un livre de prière échoué sur la rive.

Source : Rue89 - Armandine Penna

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