Textile : Au Maroc, la riposte par le ’full package’

- 20h47 - Maroc - Ecrit par :

Des vestes effilochées pour Promod, des manteaux noirs pour Zara, des tee-shirts customisés pour Monoprix... Dans l’atelier, des centaines d’employées, blouses vert tilleul, turbinent. Vendredi, jour de livraison, il faut aller vite, coudre, repasser, contrôler, emballer. Sous l’auvent de la plate-forme des expéditions, les camions attendent les cartons à livrer de l’autre côté de la Méditerranée, en Espagne ou en France.

Cinq sociétés, 1 200 salariés, 100 % de la production vendue à l’export, le groupe Filmod est une des vitrines du textile marocain. L’exemple à suivre pour ne pas se faire manger tout cru par les Chinois au 1er janvier (lire ci-dessous). A la tête du groupe, planté au pied de l’axe Casablanca-Rabat ­ double bande de goudron traversant terrains vagues poussiéreux et quartiers pauvres de la ville ­ Hichem Mghirbi, un Français d’une quarantaine d’années. Allure cool dans sa tenue casual-baskets mais redoutable homme d’affaires, il prépare la dérégulation du marché depuis plusieurs années. « Le basique, tee-shirt et pantalon de coton, le prévisible en grandes séries, c’est fini, dit-il. Nous ne pouvons pas concurrencer les Chinois sur ce terrain-là, nous sommes bien plus chers qu’eux. » Un salarié chinois est payé deux à quatre fois moins que son homologue marocain, tout en étant plus productif. L’Asie propose ainsi des articles de 50 à 60 % moins chers que le Maroc, estime l’Institut français de la mode (IFM).

Aux industriels du pourtour méditerranéen de trouver la niche pour survivre. Et la niche, c’est le « full package », comme dit Hichem Mghirbi, formé en école de commerce. Il ne suffit pas de produire une veste, il faut aussi proposer des modèles, assurer la fourniture de tissus, de fils ou de boutons, prendre en charge le transport. Voilà ce que les groupes européens de grande distribution ou de ventes par correspondance, principaux clients des Marocains, recherchent. Dans cette nouvelle donne, le Maroc a un atout : la proximité géographique et culturelle avec l’Europe. « Pour un réassort Zara, nous pouvons produire 10 000 vestes en une semaine », dit Hichem Mghirbi.

La mutation du marché a commencé bien avant la fin programmée des quotas. « C’est en 2000 que nous avons senti le vent tourner, souligne l’entrepreneur. Avec la montée de la concurrence des pays de l’Est, il y a eu une très forte pression sur les prix. Depuis, nous vendons nos produits 20 à 40 % moins cher. » Fini la poule aux oeufs d’or du textile marocain.

Depuis les années 80, le pays est devenu l’atelier de confection de l’Europe, principalement de la France. Le client envoie le tissu qui repart en pantalons et tee-shirts quelques semaines plus tard. De la sous-traitance classique. Le business est florissant ­ pas de besoin de démarcher les clients, ils connaissent le chemin ­, les grandes fortunes du royaume investissent. Le secteur devient la première industrie du pays, le premier poste d’exportation (36 %), le premier employeur industriel (43 % de l’emploi industriel) : 200 000 personnes y travaillent, disséminés dans plus de 1 600 entreprises.

Et c’est là que le bât blesse. Car ces petites sociétés, habituées à être de simples façonniers, n’ont ni la puissance financière ni les compétences pour devenir des plates-formes multiservices (stylisme, marketing, logistique...). « Il va y avoir de la casse », dit cette experte économique du pays. Pertes d’emplois, montée du chômage, les conséquences sociales de la libéralisation du marché sont inévitables mais personne ne sait vraiment dans quelle proportion. Selon le gouvernement, le Maroc pourrait perdre 18 % de l’emploi de la filière et 30 % des exportations industrielles. Depuis deux ans, l’Association patronale marocaine des industries du textile et de l’habillement (Amith) se mobilise pour amortir le choc du 1er janvier. Avec pour objectif de monter en gamme et proposer une offre plus globale. « Un tiers des entreprises va survivre, un tiers va rencontrer des difficultés, un tiers va disparaître, dit Mohammed Tazi, directeur délégué de l’Amith. Voilà ce qui se dit dans les conversations depuis des années. »

Libération

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